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Billet de blog 8 avril 2022

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Parole lycéenne et pouvoir citoyen : tout se tient.

Quand on annonce un taux record d’abstention à la prochaine élection présidentielle, et, pour une part de ceux qui votent, des abîmes de perplexité, on peut interroger la manière dont se forge, par l’expérience, au lycée, la culture civique des électeurs.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’élection présidentielle et les législatives qui la suivront sont un moment propice à la réflexion sur le pouvoir effectif des citoyens. Quand l’abstention s’annonce à un pourcentage record, et quand, pour ceux qui iront voter, fleurissent les débats sur vote utile, vote stratégique vs vote de conviction, on est en droit de s’interroger sur les limites portées au pouvoir du citoyen de choisir celle ou celui à qui est confiée la tâche de veiller au respect de la Constitution, d’assurer, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l'Etat, d’être le garant de l'indépendance nationale, de l'intégrité du territoire et du respect des traités (article 5 de la Constitution[1]). Fondamentalement, se pose pour les citoyens le sens de leur particpation à la vie de électorale de la cité.

C’est l’occasion aussi de s’interroger sur la manière dont s’acquiert, au cours de la scolarité, la culture civique, non dans les cours et les discours, mais dans l’expérience de la vie scolaire tout entière, pour paraphraser ce qu’écrivaient Langevin et Wallon en 1946[2].

Un récent « communiqué aux professeurs » d’un lycée polyvalent, rédigé par les délégués de classe et élus au conseil de la vie lycéenne (CVL)[3], permet de mesurer où nous en sommes, de ce point de vue.

Dans le préambule du communiqué, les élèves font part des « nombreuses remontées d’élèves qui n’en peuvent plus, qui sont au « bout du rouleau ». Certains sont même sujets à des crises d’angoisse, de panique ». Ce phénomène, touchant toutes les classes et tous les niveaux, les a conduits à se réunir pour rédiger cette adresse aux professeurs.

La question au cœur des sept constats dressés par les lycéens est la question du travail scolaire. Ils soulignent qu’après une journée de cours de parfois 9 heures, dont ils sortent épuisés, il faudrait encore travailler plusieurs heures chez eux. Cette question n’est pas nouvelle et demeurera pendante tant qu’on n’aura pas conduit, sur les savoirs enseignés de l’école au lycée, une réflexion qui permette de sortir d’une logique strictement cumulative de programmes impossibles à réaliser pour les enseignants comme pour leurs élèves. Avec une conséquence signalée par les lycéens : si certains élèves arrivent encore à suivre, les autres ont le sentiment d’être laissés « sur le bord de la route ». On touche là à une caractéristique de notre système éducatif que pointent les lycéens : « cela leur donne, écrivent-ils, une impression d ‘élitisme ». le prétendu élitisme républicain dont on nous rebat les oreilles n’a de républicain que le nom. On sait, par toutes les études conduites, que ce sont les lycéens des milieux populaires qui sont majoritaires dans le groupe des « laissés pour compte ».

En lien avec cette question, les lycéens abordent celle de l’évaluation. L’accumulation des programmes conduit à des avalanches de contrôles en classe, en sus des devoirs à la maison ; en première, lors de la semaine des oraux et de la semaine qui la précède, on parvient à un stress indescriptible des élèves. Ceux-ci souhaiteraient donc pouvoir « réviser dans des conditions sereines » et ne pas s’entendre dire en guise d’exhortation qu’il faut « travailler plus ».

Tous cela aboutit à un bilan limpide : « Le climat est unanimement déclaré comme anxiogène, ne favorisant ainsi pas la réussite personnelle ni le bien-être au sein du lycée ». 
Fondamenalement, ce que les lycéens interrogent, c'est le sens des enseignements et de leur évaluation, et ce qu'ils revendiquent, c'est d'être beaucoup mieux entendus, la prise en compte de leur parole.

On voit bien dans ce communiqué que ses auteurs ne tiennent pas les professeurs pour responsables de cet état de fait : « nous savons que vous aussi, professeurs, êtes sujets au stress et à la fatigue, notamment dus aux nombreuses corrections de copies. Nous espérons donc qu’un véritable dialogue pourra, grâce à ce communiqué, se créer entre professeurs et lycéens afin que chacun comprenne les difficultés de l’autre. Pouvant ainsi, mieux appréhender le reste de l’année dans un climat moins anxiogène pour tous les acteurs du lycée ».

Si l’on tente d’analyser cet événement, on voit d’abord que, malgré les délégués de classe et le conseil de la vie lycéenne, le lycée « à structure démocratique » qu’envisageaient Langevin et Wallon, n’est pas encore une réalité. On a du mal à entendre la voix des délégués dans les conseils de classe, et celle des élus lycéens au CVL. On leur répond souvent qu'il n’est pas possible de faire autrement, qu’on est au lycée pour travailler et réussir son baccalauréat ; et que, pour cela, il faut bien boucler le programme, quoi qu’il en coûte d’épuisement, d’angoisse, de stress et de mésestime de soi.

A-t-on jamais consulté les citoyens français sur ce qu’il convient d’apprendre à l’école, au collège et au lycée ? Consultation non par le biais d’un sondage, mais consultation démocratique, approfondie, menée par des débats argumentés dans chaque école, collège, lycée ? Consultation non pas sur le détail des programmes, le choix des méthodes, mais sur les finalités de l’institution scolaire. Quel citoyen pour quelle société voulons-nous former ? Telle est la question de fond. Et c'st ici que se rejoignent perplexité des lycéens et perplexité des citoyens.

Si le président de la République doit veiller au fonctionnement régulier des pouvoirs et des services publics, peut-on estimer que l’institution scolaire fonctionne de façon satisfaisante ? Si on écoute les représentants des lycéens comme ceux des professionnels de l’éducation nationale, on sait bien que non.

N’y avait-il pas, à l’occasion de cette élection présidentielle, une occasion à saisir pour s’engager à changer les choses, par la prise en compte de la parole des élèves et des personnels, mais aussi par celle de tous les citoyens sur les finalités de l’école et sur notre projet de société ? Cette occasion, appelée de ses vœux par le CICUR[4], a semble-t-il été manquée. Mais on aurait tort d’attendre trop longtemps : il y  va de l’avenir démocratique de notre République comme de la réussite de son Ecole.

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[1] https://www.elysee.fr/la-presidence/le-president-dans-la-constitution#:~:text=Le%20pr%C3%A9sident%20de%20la%20R%C3%A9publique%20veille%20au%20respect%20de%20la,et%20du%20respect%20des%20trait%C3%A9s.

[2] « Ainsi se dégage la notion de groupe scolaire à structure démocratique auquel l’enfant participe comme futur citoyen et où peuvent se former en lui, non par les cours et les discours, mais par la vie et l’expérience, les vertus civiques fondamentales » (Rapport Langevin Wallon, éducation morale et civique, formation de l’homme et du citoyen, 1946)

[3] Communiqué rédigé à la suite d’une réunion tenue le 11 février 2022 dans le lycée

[4] https://curriculum.hypotheses.org/427

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