La forme scolaire « à la française » : un impensé largement partagé ?

Quels que soient l’entrée choisie et les responsables concernés, bien des propositions concernant l’éducation s’inscrivent implicitement dans la forme scolaire française traditionnelle, dont les grandes caractéristiques ne sont que rarement interrogées. Un exemple récent en est apporté avec l’opération « devoirs faits » qui doit être lancée après les vacances d’automne.

Dans les deux derniers billets de ce blog, ont été évoquées des publications récentes, émanant de France Stratégie et de la Cour des comptes. Ces documents ont en commun de vouloir proposer une stratégie de transformation pour améliorer, dans le premier, la dotation en moyens aux établissements, et, dans le second, la gestion des enseignants.

Or, tous les deux, s’ils proposent des transformations, inscrivent celles-ci dans un cadre qui n’est pas remis en question, celui de la forme scolaire « à la française ».

Tout se passe comme si cette forme scolaire était intangible.

Il y a des établissements scolaires essentiellement organisés en salles de classe, où les élèves, constitués en divisions selon leur âge, suivent d’heure en heure, les enseignements disciplinaires de leurs différents professeurs. Dans certains établissements, on a juste assez de salles de classe pour loger tous les enseignements, on évite donc que les élèves aient à rester dans l’établissement en dehors des heures de cours car on ne saurait où les accueillir dignement.

Il y a un emploi du temps hebdomadaire des élèves, répété de semaine en semaine, où ne figurent que les heures d’enseignement (26 heures au moins en collège, 30 heures au moins en seconde), le reste étant un blanc, un « trou » dans l’emploi du temps. Parallèlement, chaque enseignant a son emploi du temps, hebdomadaire, fixé pour l’année, où, de même, ne figurent pour l’essentiel que ses heures d’enseignement.

Ces enseignants donnent aux élèves des leçons à apprendre et des devoirs à faire à la maison. C’est, aux yeux de beaucoup de parents, un gage du sérieux de ces enseignants et, pour certains d’entre eux, un bon moyen d’accompagner les apprentissages de leurs enfants. Les apprentissages des élèves sont évalués dans chaque discipline par une moyenne, et la moyenne de ces moyennes donne une prétendue infaillible moyenne générale qui permet de situer l’élève et d’informer sur son « niveau ».

Il y a, parmi les personnels, d’un côté les pédagogues qui enseignent, de l’autre les personnels d’éducation chargés du reste, globalisé sous le vocable de « vie scolaire ».

Ce modèle français traditionnel s’impose comme allant de soi dans les divers scénarios de changement proposés. La question de la professionnalité des enseignants, des espaces et des temps d’apprentissages n’est pas posée, on ne pose que celle des temps d’enseignement, de la taille des seules classes.

Pourtant la réflexion sur la forme scolaire est conduite, et des transformations se font jour peu à peu dans l’organisation spatiale et temporelle de certains établissements. La recherche est menée depuis longtemps, initiée par Guy Vincent à l’université de Lyon 2[1]. Elle a été par exemple popularisée dans le domaine des espaces scolaires depuis 2014 par le concours international d’idées Archiscola[2] (2014), porté par le laboratoire EMA – Ecole, Mutation, Apprentissages – de l’Université de Cergy-Pontoise, où a été créée en décembre 2016 la Chaire de recherche « Transition2 : des espaces en transition à la transition des espaces », par Laurent Jeannin, maitre de conférences en sciences de l’éducation à cette université.

Dans sa réponse aux observations de la Cour des comptes, le ministère de l’éducation nationale répond par exemple : « L’orientation vers un cadre annualisé doit être étudiée au regard de l’emploi du temps des élèves qui reste majoritairement hebdomadaire ». On en prend acte, c’est tout. Dans le même esprit, l’opération « Devoirs faits »[3] lancée par l’actuel ministre, s’inscrit dans la longue suite des décisions ministérielles, depuis les études dirigées recommandées en 1986[4], en passant, dix ans après, par l’arrêté du 29 mai 1996 octroyant deux heures d’études dirigées hebdomadaires aux élèves de 6e, et, onze ans plus tard encore, par l’accompagnement éducatif expérimenté en 2007[5] puis généralisé en 2008. A chaque fois, on a recours, pour les études dirigées comme pour l’accompagnement éducatif et, désormais, « devoirs faits », aux personnels de vie scolaire et à des intervenants divers, puisqu’il ne s’agit pas d’enseignement mais d’accompagnement, les professeurs volontaires n’étant pas, et de loin, assez nombreux, et leur rémunération étant plus importante… Et, comme les liens entre les prescripteurs du travail scolaire et ceux qui l’encadrent ne sont pas les plus étroits qui soient, les dispositifs perdent considérablement de leur efficacité. Mais la forme scolaire à la française est préservée !

Les ministres mêmes inscrivent leur action dans ses limites. Si on voulait avoir quelque chance de modifier en profondeur le fonctionnement de notre école, il faudrait revisiter la forme scolaire, remettre à plat l’ensemble de ses déterminants, pour sortir des impasses dans lesquelles elle enferme et étouffe toute tentative de réforme.

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[1] Guy Vincent (dir) L’école, prisonnière de la forme scolaire ? Scolarisation et socialisation dans les sociétés industrielles, Presses universitaires de Lyon, 1994

[2] https://lc.cx/4nTB

[3] https://cache.media.eduscol.education.fr/file/Actu_2017/80/4/vademecum_devoirs_faits_eduscol_800804.pdf

[4] par la circulaire n° 86-083 du 25 février 1986 (B.O.E.N. n°10 du 13 mars 1986) intitulée « Les études à l’école, au collège, au lycée : un élément important de la pédagogie de la réussite » https://www.reseau-canope.fr/savoirscdi/metier/le-professeur-documentaliste-textes-reglementaires/acces-chronologique-aux-textes-reglementaires/1980-1989/circulaire-n-86-083-du-25-fevrier-1986.html

[5] circulaire n° 2007-115 du 13-7-2007 http://www.education.gouv.fr/bo/2007/28/MENE0701447C.htm

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