Dans un entretien publié par Le Parisien le 4 décembre[1], le septième ministre de l’éducation nationale en trois ans affirme : « il faut redonner de la crédibilité au baccalauréat ». Et le même jour est publié un décret signé du premier ministre destiné à encadrer les points attribués par les jurys des baccalauréats général et technologique[2]. Les candidats qui ont obtenu moins de 8/20 aux épreuves écrites ne pourront plus aller au rattrapage. De plus, les points bonus accordés par les jurys en sus des points de rattrapage ne pourront pas faire augmenter la moyenne générale de plus d’un demi-point.
Pourquoi le baccalauréat manquerait-il de crédibilité ? Serait-ce parce qu’en 2025, la part d’une classe d’âge diplômée du bac s’élève à 75,7 %, contre 76,2 %, en 2024 ? Avec les spécialités agricoles, cette proportion atteint environ 78,8 %. Dans le détail, près de 43 % d’une génération obtiennent aujourd’hui un bac général, 15 % un bac technologique et 18 % un bac professionnel. Ceux qui ont vécu les années du ministère Chevènement se souviennent que ce ministre avait, en 1985, soit il y a quarante ans, fixé l’objectif de mener 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat. Nous n’y sommes toujours pas, mais ce qui était un objectif de politique éducative ambitieuse, « une exigence républicaine » selon Jean-Pierre Chevènement lui-même[3], est considéré par son lointain successeur, le ministre actuel, s'inscrivant dans les pas de sa prédécesseure à ce poste, comme décrédibilisant un examen dont les taux de réussite sont désormais au dessus de 90%. Pourquoi serait-il scandaleux qu'ils le soient, sinon parce que l'on considère qu'un examen auquel réussissent 9 élèves sur 10 n'est pas crédible?
Qu’est-ce que cela dit du sens donné à l’examen ? Cela signifie qu’un examen où tout le monde réussirait ne saurait être considéré comme le succès complet d’une politique de formation scolaire, mais comme une escroquerie à laquelle on ne peut prêter foi. Et, puisqu’il en est ainsi, à partir de quel pourcentage de reçus un examen est-il vraiment crédible ? Apparemment, dépasser les 9 candidats reçus sur 10 et approcher des 80% d'une classe d'âge n’est pas assez crédible. Il faut donc viser en dessous pour gagner en crédibilité.
On en arrive ainsi à percevoir ce que cette sortie ministérielle et ce décret qui corsète la souveraineté des jurys d’examen révèlent de la conception que nos gouvernants se font de l’éducation. Si tout le monde réussissait, ce serait une catastrophe, il nous faut un taux d’échec satisfaisant, si l'on peut dire, pour considérer que notre système de formation est crédible.
Cette perspective éclaire ce qui se joue dans les classes : sans « constante macabre »[4], aucun système de notation ne saurait être crédible. C’est ce qui explique que dans les lycées de la Montagne Sainte Geneviève, les élèves qui ont dûment été choisis parmi les meilleurs de France pour entrer en classe préparatoire, se retrouvent en CPGE avec des notes qui respectent la courbe de Gauss, et donc avec une proportion constante de mauvaise notes, quelle que soit la qualité des élèves et de leurs réponses.
On est donc bien loin de « la réussite de tous les élèves», objectif affiché par le Rapport de la Commission Thélot du grand débat national sur l’avenir de l’école[5], qui a préparé l’élaboration de la loi d’orientation de 2005. Loin aussi de l'objectif affiché de la dernière loi d'orientation de 2019 "pour une école de la confiance" (mais pas en ses jurys d'examen).
Il y a donc là un double discours : l’école idéale affichée dans les intentions et les lois, après un débat national garantissant le caractère démocratique et républicain de cet objectif, et l’école réelle qui n’est crédible qu’à condition d’avoir un taux d’échec respectable.
Le ministre a choisi son École. Ce n’est pas la nôtre.
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[1] https://www.leparisien.fr/politique/il-faut-redonner-de-la-credibilite-au-bac-edouard-geffray-ministre-de-leducation-nationale-devoile-ses-chantiers-04-12-2025-SUCLCGYASBDERBR3ODADT6TNNQ.php
[2] Décret n° 2025-1159 du 4 décembre 2025 modifiant les conditions d'attribution de points par les jurys des baccalauréats général et technologique. On notera, au passage, que les baccalauréats professionnels ne sont pas concernés. Il faudrait avoir très mauvais esprit pour oser imaginer que, pour des candidats très majoritairement issus des milieux populaires, la crédibilité de l'examen n'a pas, en hauts lieux, la même importance. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000052990602
[3] Dans un communiqué de presse de 2009 : https://www.chevenement.fr/80-d-une-classe-d-age-au-niveau-du-bac-Une-exigence-republicaine_a809.html
[4] André Antibi, La constante macabre, ou comment a-t-on découragé des générations d’élèves ? Math’Adore, 2003
[5] https://www.vie-publique.fr/rapport/26851-pour-la-reussite-de-tous-les-eleves-rapport-de-la-commission-du-debat