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Billet de blog 9 janvier 2026

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« Agir collectivement » : n’oubliez-vous personne, Monsieur le Ministre ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En ce début d’année 2026, dans 600 collèges français où une part importante d’élèves a des résultats inférieurs à 8 sur 20 en français et en mathématiques, devrait commencer de se mettre en place l’instruction adressée le 17 décembre par le Ministre Edouard Geffray aux recteurs et rectrices, directeurs et directrices académiques des services de l’éducation nationale, aux inspectrices et inspecteurs, aux cheffes et chefs d’établissement, aux professeures et professeurs[1].

Partant du constat qu’ « en dépit d’efforts importants et de l’investissement constant des équipes pédagogiques et éducatives, la France reste caractérisée, par rapport aux pays comparables, par de fortes inégalités scolaires et par un nombre significatif d’élèves en grande difficulté scolaire », l’instruction ministérielle appelle à « agir collectivement pour la réussite de tous les élèves ». L’idée d’action collective revient cinq fois dans le texte de l’instruction.

Comme les exemples de leviers à mobiliser concernent «l’organisation pédagogique» d’une part ,«le climat scolaire et la santé» d’autre part, on pourrait s’attendre à ce que cette instruction s’adresse, comme c’est le cas pour les professeures et professeures, aux conseiller(e)s principales et principaux d’éducation, comme aux personnels sociaux de santé scolaire et aux psychologues de l’éducation nationale. Ce serait d’autant plus logique que l’instruction précise que l’équipe ressource académique comptera « IA-IPR, IEN, CPC, personnels de direction, conseillers principaux d’éducation, psychologues de l’éducation nationale, infirmiers, formateurs du premier et du second degrés, etc. »

Or, il n’en est rien, les professionnels de l’établissement ne sont pas tous destinataires de l’instruction.

C’est, dira-t-on, une curieuse manière d’appeler à l’action collective en ne s’adressant pas à tous les membres du collectif concerné.

Il ne s’agit pas d’une erreur par omission. Cette absence parmi les destinataires illustre une fois de plus la manière dont le ministre et ses services considèrent de manière différente le travail au sein des établissements scolaires. Il y a, d’un côté, le travail noble, celui de celles et ceux qui enseignent, et, de l’autre, le reste du collectif, qu’elles et ils soient personnels d’éducation, social, de santé, ou psychologues de l’éducation nationale.

Il ne s’agit pas d’un cas isolé, mais d’une pratique constante, fondée sur une hiérarchie scolaire qui privilégie les enseignements : il suffit d’observer les emplois du temps des collégiennes et collégiens pour réaliser que n’y figurent que des heures d’enseignement, tout le reste se fondant anonymement dans les blancs des emplois du temps…

On observera que les seuls critères retenus pour sélectionner les 600 collèges concernés sont les deux notes moyennes de français et de mathématiques au brevet. Les autres notes ne sont pas prise en compte, ni les indicateurs de vie et climat scolaire (taux d’absence, de fréquentation de l’infirmerie, résultats des enquêtes sur le climat scolaire) qui sont sans doute très éclairants sur le caractère multifactoriel difficulté scolaire.

Une nouvelle fois, les incantations appelant au travail collectif ne peuvent masquer l’approche cloisonnée qui sépare, dans la tête des ministres et de leurs services, l’instruction de l’éducation, et, au sein de l’instruction, les disciplines dites fondamentales des autres.

Il y a fort à parier qu’ainsi lancée, cette opération ne permette pas de surmonter les fortes inégalités scolaires, puisque, dans sa mise en œuvre même, elle se fonde sur ce qui est un facteur important de la difficulté à en venir à bout : la séparation entre les acteurs, entre l’instruction et l’éducation, entre les savoirs prétendument fondamentaux et tous les autres. Cet état de fait pèsera fortement sur le résultat de la banalisation de deux journées en établissement, préconisée au cours du premier semestre.

En ne questionnant jamais l’organisation cloisonnée des personnels comme des contenus, des temps et des espaces scolaires, en s’inscrivant dans cette logique au lieu de la combattre, on prive en fait les élèves les plus fragiles de toute possibilité de réussir leur scolarité au collège.

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[1] https://www.education.gouv.fr/bo/2025/Hebdo48/MENE2535713J

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