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Billet de blog 9 févr. 2017

Espaces de vie scolaire: «la fin d’une école, le début d’une autre?»

L’architecture de nos établissements a en général peu évolué en trente ans. C’est ce que montre une étude présentée dans le dernier numéro de la revue Education et socialisation. Pourtant, l’idée de repenser les espaces de vie scolaire à l’ère numérique, quand elle est saisie par une équipe d’établissement, peut modifier la donne.

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Le philosophe Antonio Gramsci caractérisait la crise comme « le fait que le vieux monde meurt et que le nouveau ne peut naître ». Suffirait-il de remplacer « monde » par « école » pour caractériser la crise actuelle ? Ce serait sans doute excessif, même si l’accouchement d’une école nouvelle est lent et laborieux.

Dans un article publié en ligne le 1er février dans Education et socialisation[1], dont le dossier s’efforce de répondre à la question « Quelle architecture pour l’école de demain ? », François et Jean-Louis Durpaire analysent les résultats d’une enquête menée auprès de personnels de direction, de conseillers principaux d’éducation et de professeurs-documentalistes pour déterminer leur conception des « espaces de vie scolaire ». Le titre de l’article -La fin d’une école, le début d’une autre ? Les évolutions architecturales des espaces de vie scolaire-, que nous avons repris pour titrer ce billet,  annonce à la fois les traces d’une évolution et les résistances qu’elle rencontre.

On retiendra de cette étude, son contexte politique, législatif et réglementaire. La loi de refondation de l’école de juillet 2013 a consacré son article 65 à l’architecture scolaire, en soulignant notamment la fonction éducative de l’architecture scolaire : « elle est un élément indispensable de la pédagogie, contribue à la transmission des connaissances et à la découverte des cultures et favorise le développement de l’autonomie  et de la sensibilité artistique des élèves »[2]. On en retiendra quelques mots clés, notamment «découverte des cultures », « développement de l’autonomie », « sensibilité artistique » des élèves. On notera aussi que la loi, dans une version antérieure, ajoutait : « Elle prend en considération l’utilisation des technologies de l’information et de la communication dans les apprentissages et les rapports sociaux ainsi que les enjeux du développement durable ». On peur regretter que la prise en compte du numérique dans les apprentissages et les rapports sociaux ait été finalement écartée de la loi. Les résultats de l’enquête en auraient-ils été  différents ?

Qu’ils soient présents ou absents de la loi, ces mots clés sont utiles en tout cas à l’analyse des résultats de l’enquête. En effet, il apparaît clairement dans les réponses des acteurs d’établissements scolaires que pour eux, les espaces de vie scolaire sont très majoritairement les salles d’étude ou de permanence, le centre de documentation et d’information, le foyer des élèves, la cour de récréation, le restaurant scolaire, le hall de l’établissement, mais très minoritairement des espaces d’innovation et de créativité, des espaces virtuels. Pour les trois quarts d’entre eux, ce sont des lieux de travail ou de détente des élèves, mais pour moins d’un quart d’entre eux un espace de rencontres pour les membres de la communauté scolaire. Moins de 60% de répondants estiment que les élèves choisissent leurs espaces de travail chaque fois qu’ils ne sont pas en cours.

Pour une majorité des répondants (56,7%), on n’encourage pas l’accès au centre de ressources en dehors des 30 heures de service du professeur-documentaliste. Les auteurs notent : « Seulement dans 8 % des établissements, le CDI est déclaré ouvert plus de 6 heures par semaine en dehors du temps scolaire. Il s’agit alors des établissements dont l’effectif est supérieur à 1000 élèves ».

Le retrait de la prise en compte du numérique par l’architecture scolaire dans la loi de refondation de 2013 serait-il un reflet des « fortes craintes » exprimées en 2016 par les répondants à cet égard ? Pour exactement la moitié d’entre eux, le numérique est difficile à gérer en établissement. Pour plus du quart d’entre eux les élèves sont déjà trop consommateurs de numérique hors temps scolaire. Comme le rappellent justement les auteurs « le code de l’éducation (article L. 511-5) indique que « dans les écoles maternelles, les écoles élémentaires et les collèges, l’utilisation durant toute activité d’enseignement et dans les lieux prévus par le règlement intérieur, par un élève, d’un téléphone mobile est interdite »». On le voit, l’école dite parfois numérique est encore chargée de préventions à l’égard d’un usage autonome du numérique par les élèves en son sein.

Globalement, notent les auteurs de l’article, «à peine plus d’un répondant sur deux (54 %) estime que la notion d’ « espace scolaire » a évolué au cours des dix dernières années». Fait intéressant, « lorsqu’une évolution se dessine, les répondants estiment qu’elle est d’abord due à l’analyse qui est effectuée dans l’établissement. La prise de conscience que « nous vivons à l’heure du numérique et que le savoir est partout » est première (46,7 % des réponses) ». On perçoit bien que le numérique frappe à la porte des établissements et conduit les équipes de certains d’entre eux à repenser les espaces de vie scolaire. « Cette évolution passe par des espaces plus modulaires ou « modulables » (c’est-à-dire susceptibles de s’adapter à diverses configurations). Même si une minorité de répondants (44 %) déclare que l’établissement où ils exercent en possède un, cet espace modulaire est essentiellement le CDI (57 %) ou la salle d’études (39 %). Les observations libres renvoient aussi principalement vers CDI et salle d’études et mentionnant aussi « réfectoire, salle de conférence, salle informatique, MDL, foyer, cyber espace, ateliers… » ».

Fait notable, le retour en force des salles d’étude pour supplanter les salles de permanence, salles d’ennui et/ou de désordre plus que de détente ou de travail : « L’enquête montre une prise de conscience de ce phénomène avec un retour des « salles d’étude » : 85 % des répondants exerçant dans un établissement disposant encore de « salles de permanence » et ayant déclaré un changement de dénomination d’un espace de vie scolaire ont choisi de revenir aux « salles d’études » ». On notera à ce propos, comme le font les auteurs, que le retour des « salles d’études » est une sorte de revanche du lycée impérial sur le lycée de la quatrième et de la cinquième République. On se souvient de l’incipit de Madame Bovary : « Nous étions à l’étude lorsque le proviseur entra… ».

L’enquête montre que les personnels de direction, conseillers principaux d’éducation et professeurs documentalistes répondants ont bénéficié d’assez peu de formation sur les espaces scolaires et sur le numérique. Il y aurait là sans doute, de quoi réfléchir.

Mais elle montre aussi qu’ils sont très majoritairement persuadés qu’« il est déterminant de faire évoluer les espaces de vie scolaire pour une meilleure réussite des élèves (…) Les motifs de cette nécessaire transformation des espaces de vie scolaire se trouvent d’abord dans le développement de l’autonomie des élèves : près de 72 % [74 % des professeurs documentalistes ; 64 % des CPE ; 74 % des personnels de direction ], ensuite dans la nécessité de pouvoir faire travailler les élèves en équipes : 41 % [42 % des professeurs documentalistes ; 37 % des CPE ; 48 % des personnels de direction ], puis préparer à l’exercice de citoyenneté : près de 35 % [28 % des professeurs documentalistes ; 44 % des CPE ; 31 % des personnels de direction ] ». A leurs yeux, cette évolution a d’abord un impact sur la qualité du climat scolaire.

On trouve là chez les répondants un accord avec les intentions du législateur manifestées dans la loi de refondation de l’école de juillet 2013, dont les mots clés sont autonomie et coopération des élèves. Mais on est loin encore, observent les auteur en conclusion,  de penser une école nouvelle, fondée sur le savoir-relation  (relation des savoirs et savoir des relations), associant individuation, dynamisation et humanisation. Si l’école n’est pas en crise, en tout cas, c’est sans doute que la vieille école et sa forme scolaire sont encore bien vivantes alors que la nouvelle peine encore à naître, même si ne manquent pas les exemples d’espaces de création, de projet, comme on a pu le vérifier en janvier à Lyon lors de la conférence Cultures numériques, éducation aux médias et à l’information[3]. Reste qu’il est dommage que, dans son ensemble,  l’architecture scolaire semble entrer dans l’avenir à reculons.


[1] François Durpaire et Jean-Louis Durpaire, « La fin d’une école, le début d’une autre ? », Éducation et socialisation [En ligne], 43 | 2017, mis en ligne le 01 février 2017, consulté le 08 février 2017. URL : http://edso.revues.org/1939 ; DOI : 10.4000/edso.1939

[2] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000027677984

[3] http://www.emiconf.ens-lyon.fr

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