Quelles priorités éducatives pour les dix ans à venir?

La note de France Stratégie sur les priorités éducatives pour la décennie qui vient pose utilement les termes du débat politique sur l’éducation à un an de l’élection présidentielle de 2017.

France Stratégie, le Commissariat général à la stratégie et à la prospective,  organisme de réflexion, d'expertise et de concertation placé auprès du premier ministre[1], vient de publier une note consacrée aux enjeux et priorités éducatives pour la décennie 2017-27[2]. L’intérêt de ce document réside sans doute dans les questions qu’il pose, qui devraient faire l’objet d’un débat national un an avant l’élection présidentielle de mai 2017.

Les auteurs de cette note partent d’un impératif  mieux former tous les jeunes- et d’un constat : des performances trop faibles et trop inégales. Ces éléments sont largement connus. La note affine le constat en soulignant deux caractéristiques : des moyens insuffisants et mal répartis. Le lecteur naïf pourrait s’étonner qu’un organisme placé auprès du premier ministre juge les moyens non seulement mal répartis ( ce qui peut se résoudre sans dépense supplémentaire par un redéploiement), mais encore insuffisants. Pour convaincre de cette insuffisance, les auteurs de la note indiquent que «la dépense totale (publique et privée) consacrée par la France au financement des établissements d’enseignement – 5,3 % du PIB en 2012 – la situe dans la moyenne des pays de l’OCDE, mais assez loin des niveaux atteints notamment par la Corée, les États-Unis, la Norvège ou la Nouvelle-Zélande (plus de 6,3 %)». Sans surprise, ils constatent que la répartition de la dépense fait la part trop belle aux lycées (+32% par rapport à la moyenne  OCDE), par rapport au préélémentaire et à l’élémentaire (-15% par rapport à cette moyenne), quand la dépense pour le collège et le supérieur est juste à la moyenne. Pour le supérieur, par exemple, « la dépense moyenne de l’OCDE est d’un peu plus de 15 000 USD/an), mais bien inférieure aux niveaux atteints par les pays qui dépensent le plus (Canada, États-Unis, Norvège, Suède, Royaume-Uni, Suisse, pays où cette dépense dépasse les 20 000 USD) et par les pays les plus performants (18 000 USD en moyenne) ». Même pour le pôle d’excellence traditionnel de l’enseignement maternel français, les auteurs observent que « la dépense par enfant de moins de 3 ans est également supérieure à la moyenne de l’OCDE, mais reste en revanche inférieure de moitié à celle des pays qui ont le taux de couverture le plus élevé (Norvège, Danemark et Islande) ».

Pourquoi cette médiocrité de performance de la dépense d’éducation ? Les auteurs avancent trois premières explications : des objectifs peu cohérents, un système trop uniforme, des ressources humaines peu valorisées. Selon les auteurs de la note, la première tiendrait à l’empilement des missions et objectifs assignés sans hiérarchie à l’école, mais aussi à l’ambiguïté même de la société par rapport à son école dont elle attend tout à la fois qu’elle assure à tous un socle commun et qu’elle dégage une élite. La seconde serait due à une dispersion incohérente des responsabilités entre les divers acteurs (Etat, collectivités notamment) et à la difficulté d’appliquer au local les orientations nationales, faute d’une autonomie suffisante. La troisième proviendrait de l’organisation du travail des enseignants, trop individuelle, cloisonnée, et d’une formation continue insuffisante.

La note met  en avant ensuite l’écart jugé trop grand entre les enseignements et les compétences nécessaires pour l’avenir. Les lecteurs de ce blog ne seront pas surpris de voir la note affirmer que « l’un des enjeux majeurs dans ce domaine est la capacité de l’École à développer la littératie numérique[21] chez tous les jeunes afin qu’ils puissent acquérir l’ensemble des savoirs, compétences et méthodes qui feront d’eux des acteurs autonomes et critiques d’une société numérique faisant une large place à la création et à la coopération ».

A partir de là, la note propose des questionnements pour ouvrir le débat sur les dix années à venir

Quels objectifs donner au système éducatif ? La priorité pour la France serait sans doute d’ « augmenter la performance globale de son système éducatif et réduire les inégalités qui caractérisent sa situation actuelle».

Devrions-nous plus investir dans l’éducation et comment ? « Si l’on souhaite rejoindre le groupe des pays les plus performants, les questions de l’ampleur, du ciblage par niveau d’enseignement et des modalités de financement de l’investissement éducatif de la nation doivent être posées». Les évolutions suggérées par la note seraient les suivantes. Pour le préscolaire , « Si l’on prend comme référence les pays les plus performants en termes de taux d’accueil des enfants de moins de 3 ans (Danemark, Islande et Norvège, dont le taux d’accueil en équivalent temps plein est de 70,8 % en moyenne, contre 55 % en France), une convergence vers le niveau moyen de dépense par enfant de ces pays représenterait, à horizon 2027, 0,3 point de PIB supplémentaire (soit environ 7 milliards d’euros)». Pour le préélémentaire et l’enseignement scolaire, «une convergence à l’horizon de dix ans vers la dépense moyenne par élève des onze pays déjà évoqués, qui font mieux que la France à la fois en termes de performance et de lutte contre les inégalités, représenterait un surcoût de l’ordre de 0,48 point du PIB, soit un montant équivalent en 2015 à 10 milliards d’euros, ou 1 000 euros par élève (…)Des marges pourraient être dégagées par la réallocation d’une partie de l’effort financier aujourd’hui consenti en direction des lycées vers l’enseignement préprimaire, le primaire et le collège». Pour le supérieur, il faudrait poursuivre l’augmentation des moyens par étudiant en ciblant la formation – ce qui représenterait un investissement supplémentaire de 0,2 à 0,4 point du PIB à l’horizon de dix ans-, répondre à la croissance de la démographie étudiante – ce qui pourrait représenter à l’horizon 2027 environ 0,1 point du PIB, et accroître la part d’une classe d’âge diplômée du supérieur - les effectifs étudiants augmenteraient, au delà de l’effet purement démographique, de 460 000 à l’horizon 2027  ce qui se traduirait alors par un effort additionnel d’environ 0,18 point du PIB. « L’effort à consentir par la nation pour égaler les pays les plus performants pourrait représenter jusqu’à 1,4 point de PIB (soit environ 30 milliards d’euros) ». Cette dépense accrue pour l’éducation nécessiterait des arbitrages politiques.

Mais, atteindre ces objectifs de performance et d’équité demanderait également de repenser le contenu et l’organisation de l’enseignement. Trois questions sont alors posées. Quelles évolutions de l’enseignement et du métier d’enseignant ? Comment réussir le virage numérique ? Comment réduire les déterminismes sociaux ?

Enfin, l’atteinte de ces objectifs passerait aussi par une réforme de la gouvernance et du pilotage du système éducatif : quel nouvel équilibre entre le central et le local, quelle autonomie aux établissements d’enseignement scolaire et supérieur en préservant l’égalité entre les territoires ?

Cette note présente l’avantage de rassembler de multiples données issues d’enquêtes nationales et internationales et de travaux de recherche universitaire pour établir un diagnostic et poser les termes d’un débat citoyen sur l’éducation en vue de la décennie qui vient. Puisse le débat politique n’escamoter aucune de ces questions.


[1] http://www.strategie.gouv.fr/

[2] http://francestrategie1727.fr/thematiques/quelles-priorites-educatives/

 

 

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