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Billet de blog 11 janv. 2017

Cultures numériques à l’école : par delà l’incertitude, quelle question ?

La deuxième conférence nationale Cultures numériques, éducation aux médias et à l’information, qui se termine aujourd’hui, a soulevé bien des questions, qui finalement pourraient converger sur une interrogation essentielle : et si la révolution numérique était aussi l’occasion de redéfinir collectivement notre modèle politique d’éducation ?

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A la deuxième conférence nationale Cultures numériques, éducation aux médias et à l’information tenue en ce début de semaine à l’Ifé-ENS de Lyon[1], la conférence inaugurale de Dominique Boullier, directeur du Social media lab de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, a appelé à une réflexion sur  Eduquer à l’incertitude, un paradoxe amplifié par le numérique. Il adésigné les trois composantes de l’incertitude informationnelle d’aujourd’hui comme la prolifération, l’horizontalité et la haute fréquence, composantes amplifiées toutes trois par le numérique qui instaure un changement de régime médiatique. Pour Dominique Boullier, la responsabilité de l’école, qui enseigne et entraîne depuis longtemps,  consiste désormais à éduquer à l’incertitude, par une pédagogie du pluralisme fondée sur l’exploration et non pas sur les réponses fournies par le(s) moteur(s) de recherche. Cette exploration passe par un apprentissage de la sélection des sources, des échanges avec des experts divers, et devrait déboucher sur la joie de l’émergence collective des connaissances après un travail coopératif d’exploration.

Changement de régime médiatique pour Dominique Boullier, changement de régime de savoirs pour Jean-Michel Salaün, professeur à l’ENS de Lyon. Ce changement est illustré par deux images chocs, celle de la cathédrale des savoirs des 19e et 20e siècles, la bibliothèque au cœur de la ville, et celle de l’usine à données  que constitue un centre Google en Laponie. D’un régime fondé sur l’objectivité de la science, la véracité de l’information et la responsabilité du journaliste, on passe à un régime fondé sur l’accumulation de données, l’efficacité et la fiabilité garanties par un invisible marché de l’information. Jean-Michel Salaün en appelle donc à construire un nouveau régime de savoirs passant notamment par l’éducation à la littératie numérique, mais aussi par un encadrement des majors du numérique (les GAFAN) et une déontologie des professionnels du numérique.

Changement d’habitus professionnel pour les enseignants, selon Marie-Amélie Doring-Serre, consultante éducation de l’OCDE, qui se caractérise par trois mots-clés : professionnalisme, empouvoirement, leadership. Les professeurs sont conduits, dans les pays de l’OCDE,  à collaborer d’avantage, à travailler en réseaux de pairs en développant leur expertise adaptative et leurs compétences socio-émotionnelles. C’est ainsi qu’ils accompagnent l’apprentissage des élèves par l’investigation, dans des conditions authentiques et non pas exclusivement scolaires, en faisant appel à des pédagogies variées tout en exploitant un environnement de travail à forte composante numérique. L’établissement scolaire s’affirme alors comme organisation apprenante. Ce qui passe aussi, comme le rappelle Bénédicte Robert, de la direction générale éducation et culture de la Commission européenne, par le développement d’une culture démocratique dans chaque établissement de formation.

Pour les élèves,  il s‘agit aussi de passer du « cogito » cartésien au « cogitamus », du penser seul au penser ensemble, comme le formule Yann Houry, professeur de français, et de ne pas escamoter l’étape de métacognition, indispensable pour que les apprentissages numériques se consolident et puisent être reconvoqués plus tard. Se dégage ainsi l’idée que l’école à l’ère numérique présente un milieu numérique enrichi, comme l’indique Vincent Audebert, IA-IPR : si le numérique augmente la réalité, l’école enrichit le numérique.

La dernière table ronde de la conférence a questionné le renouvellement de la forme scolaire à l’ère du numérique.

Penser des salles de travail plus vastes que les classes standards de 60 m2, des mobiliers facilitant les configurations variées, des espaces adaptés pour le travail de groupe sans cacophonie, certes. Cette réflexion n’est pas nouvelle, comme l’a rappelé Laurent Jeannin, directeur-adjoint du Labo Techedulab de l’université de Cergy : le père Girard fit construire en 1816 à Fribourg une école basée sur de grandes salles de cours, permettant de réunir près de 300 élèves, chacun disposant d'une place assise et d'une tablette… non numérique.

Penser des temps qui ne se réduisent pas aux heures d’enseignement disciplinaire, qui sont encore les seules à figurer à l’emploi du temps communiqué aux élèves et aux familles, comme si les temps hors cours n’étaient qu’inutiles, à la manière dont sont qualifiés certains espaces en architecture scolaire, comme l'a rappelé l’architecte Antoine Assus. Des temps et des espaces différents pour les parcours des élèves, puisque désormais, nous sommes entrés dans une école des parcours qui n’est plus celle des cours exclusifs.

Loin d’appeler à la table rase, les intervenants ont incité plutôt à mieux habiter les locaux existants. Comme l’a montré Vincent Faillet, professeur de SVT, installer des tableaux sur tous les murs d’une classe standard, c’est transformer profondément les modalités d’apprentissage et de travail des élèves et du professeur. 

Jean-François Cerisier, directeur du laboratoire TECHNE de l’université de Poitiers,  a engagé à se questionner sur les raisons qui font qu’on s’interroge aujourd’hui sur les espaces, et à ne pas perdre de vue que la forme scolaire ne se résume pas aux espaces. La forme scolaire est révélatrice du projet politique d’une société  pour son école, et la question cruciale est sans doute celle du projet que nous avons désormais pour notre école.

La révolution numérique est sans doute une incitation à faire plus que d’injecter de nouveaux matériels numériques dans une école à la forme inchangée, ou même de n’aborder que la question de la transformation des espaces. C’est un appel à formuler d’abord un nouveau modèle politique d’éducation qui permette à tous les citoyens en devenir d’habiter en pleine responsabilité et en pleine pensée critique la société de l’information dans laquelle ils vivent. Et ce modèle orientera l’évolution des métiers, des contenus, des temps et des lieux  de l’éducation.


[1] http://emiconf.ens-lyon.fr/

Une première conférence s’était tenue sur ce thème en mai 2013 :

http://emiconf.ens-lyon.fr/ressources/conferences/emiconf-2013-1/ebook

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