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Billet de blog 11 février 2014

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Pédagogie de la laïcité : quelles pistes proposées en vie scolaire et documentation ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le haut conseil à l’intégration et le ministère de l’éducation nationale ont publié à la Documentation française  en 2012, un ouvrage écrit par M. Abdenamour Bidar et préfacé par Vincent Peillon[1]. Cet ouvrage s’applique à proposer des pistes de réflexion et d’action sur la pédagogie de la laïcité, notamment dans la vie scolaire et au centre de documentation et d’information.

Il s’agit, on le sait, d’une question vive, à laquelle trop souvent les personnels se trouvent confrontés avec, pour seul bagage, leur conception propre de la laïcité. Or, les responsables politiques ont, sur cette question, non pas une conception partagée, mais des  approches partisanes allant parfois jusqu’à l’instrumentation d’un principe républicain. De ce fait, les personnels de direction, d’éducation, comme les professeurs documentalistes, hésitent parfois sur  la conduite à tenir : peut-on, au nom de l’intérêt supérieur de l’élève, envisager des accommodements provisoires avec la loi de 2004[2] ?  Quelle attitude adopter par rapport à telle ou telle ressource proposée sur le marché, ou à tel type d’intervention auprès des élèves de l’établissement, ou encore à telle demande portant sur la restauration scolaire ?

Quant aux élèves, la consultation nationale en cours pour définir le contenu de l’acte 2 de la vie lycéenne porte notamment sur le thème Donner sens à la laïcité. Lors du premier rendez-vous de la vie lycéenne, tenu à Montpellier au début du mois de janvier[3], il est apparu nettement que « la laïcité n’est visiblement pas un concept maîtrisé par tous ».

Il faut d’abord saluer l’approche choisie par M. Bidar. La pédagogie de la laïcité qu’il promeut est une pédagogie active, qui n’a de cesse de viser à faire des élèves non pas les bénéficiaires passifs d’une laïcité qui les protège de toute inculcation, mais de les associer à la réflexion concrète sur l’application du principe de laïcité, afin qu’ils en deviennent eux mêmes les garants.

On est sensible ensuite à la clarté des réponses apportées aux questions traitées. Par exemple, à propos de la restauration scolaire, l’auteur propose de donner le choix aux élèves, en se contentant de proposer une alternative au porc. L’école laïque permet ainsi à chacun de ne pas manger une viande que certains considèrent comme interdite, mais elle n’incite personne à manger une viande prescrite. Elle agit donc dans le respect passif des convictions religieuses sans promouvoir ou soutenir activement telle ou telle croyance.

De la même manière, à propos des sorties scolaires, M. Bidar explique que le champ de la laïcité à l’école est symboliquement étendu hors de l’enceinte scolaire, lors de toute activité pédagogique et éducative extra-muros. Il invite, à propos du dialogue avec les élèves tentés de renoncer à une sortie pour des motifs religieux, à s’appuyer sur l’argument pédagogique et  l’argument éthique : outre le bénéfice culturel retiré de cette sortie par l’élève, il faut prendre en compte ce que l’organisation de cette sortie signifie en terme d’égalité des chances ; il s’agit de garantir l’égalité d’accès de tous les élèves, malgré les inégalités sociales, à la culture.

En toutes occasions, l’auteur insiste sur la nécessité d’expliciter la portée du principe de laïcité comme éminemment protecteur de chacun : en l’appliquant, l’école protège le droit de chacun de croire ou de ne pas croire et les convictions de tous. Elle garantit aussi le droit pour tout élève, à l’école, de ne pas appliquer des prescriptions auxquelles il peut être contraint hors l’école.

Cette claire position de principe conduit, pour être parfaitement comprise, à une vigilance accrue pour les signes ostensibles d’appartenance religieuse qui, parce qu’ils sont culturellement familiers,  deviennent invisibles, alors que d’autres, mois familiers, n’échappent à aucun regard, même distrait. On ne saurait accepter qu’une mère d’élève portant de façon visible une croix accompagne une sortie scolaire si on récuse pour le faire une autre mère portant un voile sur la tête.  Cela dit, l’avis rendu public par le Conseil d’Etat le 23 décembre dernier[4] constitue un appel à la plus grande prudence dans l’application de la circulaire Châtel de 2012 concernant l’empêchement d’accompagner des sorties scolaires pour des parents portant des signes ostensibles d’appartenance religieuse : "les usagers d’un service ne sont pas soumis à des restrictions de leur liberté de manifester leurs opinions ou croyances religieuses. Mais l’absence de soumission à cette exigence n’a pas pour conséquence que ces usagers –ainsi que les tiers à ce service et les collaborateurs et participants au service- disposent d’une entière liberté dans l’enceinte du service".

Elle requiert également le tact indispensable à la relation éducative. Il est inacceptable, dans certains restaurants scolaires de voir certains plats signalés pour les « élèves musulmans », comme on a eu l’occasion de l’observer dans un lycée public, ce qui introduit une stigmatisation, et une assignation communautaire incompatibles avec le principe même de laïcité. L’école ne distingue pas ses élèves selon leurs confessions, et elle doit garantir la liberté de choix alimentaire de l’élève musulman comme de l’élève catholique, juif ou athée.

On voit comment la laïcité mérite d’être enseignée non seulement par des cours, des débats auxquels les élève sont conviés, mais par une pratique sans cesse questionnée, au travers des heures de vie de classe, des séances d’éducation civique juridique et sociale ou d’enseignement moral, de travail au centre de documentation et d’information, de réunions des conseils de vie lycéenne ou collégienne.

Le centre de documentation et d’information (CDI) et le professeur-documentaliste sont pleinement concernés par la pédagogie de la laïcité. Outre la vigilance à l’égard de démarche d’inculcation sectaire ou politique au travers d’une offre apparemment généreuse de documents[5], il s’agit d’éclairer les élèves sur deux champs essentiels. D’une part, le fait que l’information, le documentation, l’offre culturelle reposent sur le principe du pluralisme démocratique : on va trouver dans l’offre documentaire des œuvres de l’esprit qui se référent à des options religieuses, politiques, sociales, spirituelles, philosophiques différentes, qui confrontent ainsi les élèves à la multiplicité des choix possibles sans les conditionner  ni leur infliger une quelconque violence. D’autre part, l’usage responsable de ressources numériques disponibles sur Internet, qui, mieux que les  mesures de filtrage, garantit à l’élève de devenir un utilisateur responsable des moyens de communication et d’information numériques accessibles au CDI. Ici encore le tact passe par la reconnaissance effective du pluralisme. Il faut donc veiller à ce que, dans les ressources documentaires consacrées aux religions, par exemple, la pluralité des religions ne soit pas traduite d’une manière très imparfaite  dans l’offre proposée aux élèves. Pour le professeur-documentaliste, la dimension laïque de la déontologie professionnelle se manifeste très concrètement dans son travail d’acquisition de ressources et de désherbage[6]: s'abstenir de préjugés et refuser toute censure suscités par des croyances personnelles, religieuses, politiques ou autres, et garantir le cas échéant que tous les points de vue légitimes et tous les arguments valables ont été pris en compte dans l’offre documentaire sur un domaine de connaissance.

On reliera volontiers cette approche de la pédagogie de la laïcité avec les compétences professionnelles des métiers du professorat et de l’éducation[7].

On pense bien entendu à la compétence une, commune à l’ensemble des professionnels :

Faire partager les valeurs de la République

- Savoir transmettre et faire partager les principes de la vie démocratique ainsi que les valeurs de la République : la liberté, l'égalité, la fraternité ; la laïcité ; le refus de toutes les discriminations.

- Aider les élèves à développer leur esprit critique, à distinguer les savoirs des opinions ou des croyances, à savoir argumenter et à respecter la pensée des autres.

Mais on pense aussi aux compétencesspécifiques des conseillers principaux d’éducation et des professeurs documentalistes.

Pour les premiers, « garantir, en lien avec les autres personnels le respect des règles de vie et de droit dans l’établissement » et « accompagner les élèves, notamment dans leur formation à une citoyenneté participative » relève bien de cette entrée. On observera que le document de travail proposé par le Ministère le 13 janvier au groupe réuni sur les missions des CPE est particulièrement explicite à ce sujet : « Ils veillent au respect des principes de neutralité et de la laïcité au sein des établissements. Ils contribuent à la diffusion et à l’explicitation des principes énoncés dans la charte de la laïcité à l’école. »

Pour les seconds, il en va de même avec « les professeurs documentalistes, enseignants et maîtres d'œuvre de l'acquisition par tous les élèves d'une culture de l'information et des médias », et avec « les professeurs documentalistes, maîtres d'œuvre de l'organisation des ressources pédagogiques de l'établissement et de leur mise à disposition ».

On ne peut que souhaiter la prise en compte de cette pédagogie de la laïcité dans le cursus de formation initiale et continue des personnels d’enseignement et d’éducation dont les écoles supérieures du professorat et de l’éducation ont désormais la charge.


[1] Bidar, Abdennour, Pour une pédagogie de la laïcité à l’école, La Documentation française, 2012

[2] Loi n° 2004-228 du 15 mars 2004 encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics, http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000417977&dateTexte=&categorieLien=id

[3] Voir notre billet : http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/100114/vie-lyceenne-de-bonnes-raisons-d-esperer

[4] http://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/upload/conseil_detat_etude_demandee_par_ddd.pdf

[5] L’auteur rappelle  à ce propos l’offensive créationniste de 2007 avec la diffusion de L’Atlas de la Création qui dénonçait  « l’imposture » de la théorie de l’évolution 

[6] Selon l’ADBS, l’association des professionnels de l’information et de la documentation, « opération consistant à éliminer des rayons les documents qui ne peuvent plus être utilisés en raison de leur usure matérielle ou de l’obsolescence de l’information qu’ils contiennent » http://www.adbs.fr/desherbage-16782.htm?RH=OUTILS_VOC

[7] Arrêté du 1/7/2013 http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=73066

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