Refondation: vers une école de la confiance?

Dans La fabrique de la défiance… et comment s’en sortir[1], Yann Algan, Pierre Cahuc et André Sylbergerg  mettent la défiance au cœur du mal français. Leur étude questionne le rôle de l’école dans cet état de fait. « Notre école n’arrive pas à créer suffisamment de lien social. Elle est devenue un milieu anxiogène, une machine à trier, à classer et à diviser. Le tout pour des résultats médiocres et un creusement des inégalités. »

Dans La fabrique de la défiance… et comment s’en sortir[1], Yann Algan, Pierre Cahuc et André Sylbergerg  mettent la défiance au cœur du mal français. Leur étude questionne le rôle de l’école dans cet état de fait. « Notre école n’arrive pas à créer suffisamment de lien social. Elle est devenue un milieu anxiogène, une machine à trier, à classer et à diviser. Le tout pour des résultats médiocres et un creusement des inégalités. »

A l’appui de cette affirmation, le site complément fournit des indications statistiques qui permettent de situer le climat scolaire perçu par élèves français, issues de différentes enquêtes internationales.

On pourrait, en se reportant à notre précédent billet, porter au crédit de l’école française qu’une majorité d’élèves (55%) déclarent ne pas se sentir chez eux à l’école. C’est, pourrait-on dire de manière optimiste, qu’ils ont bien compris la spécificité de l’espace scolaire, qui n’est ni l’espace privé, ni l’espace public. On peut toutefois noter que la moyenne dans les pays du monde associés à l’enquête PISA 2003[2] est de 19%, et que la France est donc en tête du classement pour ce sentiment, suivie par la Belgique à 44%.

Mais cette indication est à rapprocher d’autres  réponses des élèves français dans le cadre de la même enquête PISA 2003.

Le pourcentage d’élèves français qui déclarent se sentir traités de manière non équitable par les enseignants (éprouvant ainsi un sentiment d’injustice) est de 34% (un élève sur trois, donc), alors que la moyenne mondiale est à 23%, et que 19% seulement des élèves finlandais partagent ce sentiment.

Pour ce qui est des relations avec les enseignants, les élèves français sont 32% à les déclarer mauvaises, contre 27% en moyenne dans les pays de l’OCDE.

Ces mêmes élèves français sont 75% à se déclarer angoissés par leurs notes en mathématiques, contre 59% en moyenne mondiale (ce qui fait déjà beaucoup !), et 51% en Finlande.

D’autres enquêtes ajoutent des compléments d’information intéressants. Les enquêtes TIMSS (trend international mathematics and science study)[3] questionnent les élèves sur le travail en groupes à l’école et sur le temps pris à prendre en notes ce qui est écrit au tableau. 

72% des élèves français déclarent ne jamais travailler en groupe dans les disciplines scientifiques, alors qu’ils ne sont que 18% à le faire aux Etats unis d’Amérique. Seule l’Irlande atteint un score supérieur, de 81%.

56% des élèves français déclarent ne faire que copier ce qui est écrit au tableau dans les mêmes disciplines, alors qu’ils ne sont que 36% à déclarer le faire en Finlande. Seuls les élèves japonais et turcs obtiennent des scores supérieurs avec 74% et 64%.

Pour compléter le tableau, l’enquête ESS[4] permet de mesurer la satisfaction de la population d’un pays à l’égard de son école. Si la moyenne européenne est de 53% de satisfaits, ils ne sont que 40% en France, contre 93% en Finlande ou 84% au Danemark.

Il ne s’agit pas de faire dire à ces chiffres plus que ne peuvent  signifier des déclarations. Mais il se dégage de celles-ci, à travers diverses enquêtes, des lignes de convergences qui dessinent le portrait d’une école française peu hospitalière, peu équitable, plutôt anxiogène.

C’est dire l’importance du travail à accomplir pour réaliser les objectifs affichés pour la refondation de l’école française : « une école juste, une école bienveillante, des rythmes éducatifs adaptés et respectueux des besoins des enfants, un climat apaisé »[5].

Il n'est pas question en effet d’instruire le procès des professionnels français de l’éducation, professeurs, conseillers principaux d’éducation.

Il s’agit de mesurer les effets induits par notre modèle politique d’éducation[6] qui se traduit notamment, selon Denis Meuret, par la transmission magistrale dans une école heureusement coupée du monde, où le maître a une autorité institutionnelle forte, de nature coloniale, qui le conduit à choisir parmi les appelés les précieux élus et lui permet de conjurer le désordre des désirs de ses élèves. Ce modèle politique est-il capable d’accepter que l’on apprenne aussi du monde, et les uns des autres, en expérimentant ? Que l’on accepte le tâtonnement, que l’on fasse confiance, que l’autorité du maître soit avant tout fonctionnelle, que l’objectif ne soit pas d’éliminer mais  d’encourager ?

Les résultats convergents des enquêtes internationales pourraient nous inciter à repenser notre modèle politique d’éducation. Et ce serait là, pour le coup, une véritable refondation.

 

 

 


[1] Edité par Albin Michel, l’ouvrage est accompagné d’un site web :

http://www.sciencespo.fr/lafabriquedelaconfiance/

[2] PISA : Le Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves (PISA) est une enquête menée par l'OCDE tous les trois ans auprès de jeunes de 15 ans dans les 34 pays membres de l'OCDE et dans de nombreux pays partenaires.

[3] Le Trend in International Mathematics and Science Study (TIMSS) est une étude internationale sur les savoir cognitifs en mathématiques et sciences. Elle a été menée en 1995 dans 33 pays par "International Association for the Evaluation of Educational Achievement (IEA)" et rassemble des élèves dans leur huitième année d'étude (soit d'environ 14 ans). Le TIMSS est constitué de quatre vagues (1995, 1999, 2003 et 2007), avec une cinquième en préparation.

[4] Le European Social Survey (ESS) est une étude menée par des universitaires dont l'objet est de décrire comment les changements institutionnels en Europe influencent les comportements, opinions et attitudes de la population européenne. Elle consiste en des enquêtes d'opinion biannuelles auprès de populations représentatives de 30 pays européens. Elle est composée de cinq vagues (2002-2003, 2004-2005, 2006-2007, 2008-2009, 2010-2011).

[5] Refondons l’école de la République, synthèse de la concertation, octobre 2012

http://www.education.gouv.fr/archives/2012/refondonslecole/la-demarche/rapport-de-la-concertation/

 

[6] concept notamment développé par Denis Meuret dans Gouverner l’école, une comparaison France-Etats-Unis, PUF, 2007


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