Cohérence éducative : la preuve par les sanitaires ?

Que le ministère promeuve dans un guide les projets éducatifs sur les sanitaires des collèges et des lycées, est-ce un signe de « méconnaissance du réel » comme le déclare un représentant des personnels de direction, ou une incitation à la cohérence éducative ?

La publication récente sur Eduscol[1] d’un guide d’accompagnement de projets éducatifs relatifs aux sanitaires au collège et au lycée[2] n’est pas passée inaperçue.

Soulignons d’abord les critiques qu’un tel document suscite chez tous ceux qui pensent que le ministère de l’éducation nationale aurait mieux à faire que de s’occuper des toilettes des établissements publics locaux d’enseignement, qui ont, pour s’occuper des sanitaires, un interlocuteur privilégié : le conseil départemental ou régional, de qui dépendent et les locaux et les personnels chargés de leur entretien. D’aucuns ont vu aussi, dans la publication de ce guide, une ingérence de plus de l’Etat dans la vie d’EPLE autonomes depuis 1985[3], notamment dans les modalités de la vie scolaire. « Les auteurs de ce document très riche ne semblent pas avoir conscience du ridicule» tranche ainsi un proviseur questionné par l’AEF fin avril.

Mais, au delà de ce procès récurrent d’excès de gouvernement à l’heure de la gouvernance, cette publication est en plusieurs points révélatrice des évolutions intervenues en cinq ans dans le domaine éducatif.

D’une part, ce guide s’inscrit dans le cadre de l’accompagnement du parcours éducatif de santé. En 2012, le seul parcours ayant quelque consistance était le parcours de découverte des métiers et des formations (PDMF), devenu depuis parcours Avenir[4]. D’autres parcours se sont installés solidement dans le paysage : parcours d’éducation artistique et culturelle[5] et parcours citoyen[6] en 2015, parcours éducatif de santé[7] en 2016. Ce n’est pas rien de passer d’une école des cours à une école des cours et des parcours. Tout ne s’apprend pas dans une succession de cours disciplinaires donnés heure après heure par un professeur à une classe, mais aussi dans des parcours qui allient enseignements, activités éducatives diverses, interventions de professionnels autres que les professeurs : médecin, infirmier, conseiller principal d’éducation  de l’éducation nationale, mais aussi partenaires extérieurs (élus, associations…). Dans ces parcours, les élèves ne font pas des « devoirs », mais réalisent des projets débouchant sur des productions destinées à leurs pairs ou à une publication plus large encore. Et ces parcours se croisent, s’enrichissent les uns des autres : dans un projet éducatif relatif aux sanitaires, on nourrit à la fois plusieurs parcours : de santé, citoyen, éventuellement artistique et culturel. 

D’autre part, ce guide a le mérite de prolonger l’attention nouvelle portée explicitement à la santé et au bien-être des élèves, aux conditions concrètes de vie qui sont les leurs dans leur collège ou leur lycée. La circulaire de préparation de la rentrée 2016[8] abordait cette question pour la première fois dans un tel texte : « À ce titre, la question des sanitaires mérite d'être appréhendée par les équipes éducatives dans une approche globale de l'hygiène, de la santé individuelle et collective, mais aussi éducative. Il s'agit de développer chez les élèves la capacité à prendre soin d'eux-mêmes, à respecter les règles du vivre-ensemble et les lieux qu'ils utilisent. Cette approche doit être reliée à la promotion de la santé et au sentiment d'appartenance à l'établissement. Cela peut faire l'objet d'une réflexion au sein du comité d'éducation à la santé et à la citoyenneté (CESC), de la commission d'hygiène et de sécurité (CHS), du conseil de la vie collégienne (CVC) et du conseil de la vie lycéenne (CVL). Des actions éducatives et pédagogiques peuvent ainsi être élaborées et la mise en place d'un projet doit supposer un travail commun de l'ensemble des acteurs concernés : élèves, parents, équipes éducatives et pédagogiques, équipe de direction, assistants de service social, agents, infirmiers et médecins, voire représentants de la collectivité territoriale ».

Je peux témoigner de l’utilité de cette attention portée aux sanitaires scolaires destinés aux élèves. Lors de mes visites en établissement, je n’ai jamais manqué de demander à les visiter et ai dû constater, pour quelques installations sanitaires satisfaisantes (propres, absolument pas dégradées, équipées comme il convient en produit de nettoyage des mains et en papier), un trop grand nombre de sanitaires en mauvais état, certains purement et simplement condamnés, sans savon ni papier, avec sur les portes et les murs des cabines des slogans obscènes, sexistes ou discriminatoires, et dégageant parfois une puanteur réelle. Comment tolérer qu’on enseigne la nécessité de se laver les mains en classe, mais que la possibilité de le faire vraiment dans l’établissement ne soit pas donnée aux élèves ? Comment admettre que, lorsque les représentants des élèves évoquent cette question lors d’un conseil de classe, il leur soit seulement répondu que ce n’est pas le lieu pour parler de cette question, et que les conseils de vie collégienne et lycéenne soient peu consultés sur cette question pour percevoir le vécu des élèves et leurs attentes de respect dans ce domaine ?

Partant de paroles d’élèves, de parents significatives (comme « ça sent mauvais, c’est sale, mais ceux qui lavent sont aussi fatigués »), le guide aborde la question des sanitaires en termes de bien être des élèves, de responsabilité des professionnels de l’établissement (entretien et surveillance), et d’ambition éducative : respect de soi et des autres, apprentissage de la responsabilité individuelle et collective. Il propose ensuite d’élaborer des projets éducatifs dont quelques exemples sont donnés, associant enquêtes, campagne de sensibilisation, mobilisation des élèves, développement du sentiment d’appartenance.

Le guide, réalisé par une équipe à laquelle ont participé représentants des différents métiers concernés dans diverses académies, des parents, des élèves, des départements et des régions, est présenté par la ministre qui en situe l’objectif, « la mise en œuvre d’actions de promotion de la santé en faveur des élèves des collèges et des lycées », en conformité avec les orientations de la loi de refondation de l’école de la République.

Par delà les critiques dont cette publication a pu faire l’objet, ne pourrait-on pas, au contraire, en saluer la parution comme un signe de l’attention effectivement portée aux conditions de vie et d’apprentissage de nos collégiens et lycéens pour renforcer la cohérece éducative de notre institution ?


[1] http://eduscol.education.fr/cid105644/le-parcours-educatif-sante.html#lien5

[2] https://cache.media.eduscol.education.fr/file/parcours_sante/87/3/Guide_sanitaire_EPLE_738873.pdf

[3] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000502177&dateTexte=20080318

[4] http://www.education.gouv.fr/cid83948/le-parcours-avenir.html

[5] http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=91164

[6] http://www.education.gouv.fr/cid100517/le-parcours-citoyen.html

[7] http://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=97990

[8] http://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=100720

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