Concurrence scolaire et inégalités: quelles leçons du Québec?

Une étude québécoise, analysant les résultats du développement de la concurrence au sein du marché scolaire depuis le début des années 2000, éclaire utilement les orientations données à notre propre système éducatif.

Quand le ministre français de l’éducation nationale pourfend l’égalitarisme comme facteur d’inégalité scolaire et affirme le 27 juillet sur France Culture que « c'est par plus de liberté que l'on peut aller vers plus d'égalité [1]», la note socioéconomique documentée de l’IRIS[2], publiée en septembre 2017, observe la détérioration de la qualité des enseignements offerts à la majorité des jeunes québécois par un marché scolaire caractérisé par la concurrence entre privé et public et entre établissements publics.

Les auteurs observent qu’ « avec l’essor du néolibéralisme dans les années 1980 », apparaît « une nouvelle dynamique : la marchandisation et la mise en concurrence des établissements, au nom de l’efficience prétendue des solutions inspirées des mécanismes de marché ». Ils s’attachent donc à « à mieux comprendre deux mécanismes de ségrégation scolaire basés sur la sélection des élèves : la place envahissante du système privé et le développement des programmes particuliers ».

Le premier mécanisme de ségrégation réside dans « un système d’enseignement privé discriminatoire » : « des élèves provenant de milieux socio-économiques favorisés se trouvent surreprésentés au sein des écoles privées, diminuant du coup la mixité sociale de ces écoles, tout comme celle des écoles publiques ». Du début des années 2000 à 2014, on observe une hausse de plus de 12% de l’effectif de l’enseignement privé, sa part passant ainsi de 9,7 à 12,4% de l’effectif total. Dans le secondaire, sa « part de marché » est passée dans le même temps de 16,8 à 21%, ce taux pouvant dépasser localement 40% comme à Québec. Les chercheurs notent : « Un des effets de cet écrémage est d’homogénéiser les classes, c’est-à-dire de rendre leur composition interne de plus en plus uniforme sur le plan des origines sociales ou des capacités scolaires des élèves. Si les classes s’homogénéisent, cela veut dire que les écarts entre elles grandissent, ce qui participe à reproduire les inégalités sociales au sein de l’école plutôt que de chercher à les diminuer ». Ainsi « seulement 6 % des écoles publiques sont dites favorisées (par rapport à 19 % ou plus pour les autres provinces canadiennes), alors que 90 % des écoles privées du Québec se démarquent comme favorisées ». Ainsi, « la présence massive du secteur privé dans le domaine de l’éducation tend à renforcer les inégalités sociales en créant des écoles, nancées en grande partie par des fonds publics, qui ne desservent que les plus favorisé·e·s d’entre nous ».

Les auteurs démontent deux mythes : celui de l’efficacité supérieure du privé sur le public ; celui du bénéfice pour les élèves de la ségrégation.

L’école privée « obtient de bons résultats en raison des élèves qu’elle accepte et non parce qu’elle leur offrirait des particularités bénéfiques (…) En ce sens, limiter la capacité des écoles à sélectionner leurs élèves n’entraînerait pas une diminution de la performance globale, mais bien une meilleure répartition de celle-ci».

« Contrairement à la croyance populaire voulant qu’en réunissant les élèves en fonction de leurs performances scolaires, on obtienne de meilleurs résultats, les études démontrent plutôt l’effet inverse. L’homogénéité de la « clientèle scolaire » affecte négativement tous les élèves, qu’ils soient issus de milieux favorisés ou défavorisés (…) Le discours selon lequel la concurrence entre les deux secteurs d’enseignement favorise l’amélioration des résultats scolaires ne semble donc pas avéré. C’est même le contraire, puisque nous observons une diminution de la réussite scolaire tant au public qu’au privé. En fait, l’homogénéité des contextes scolaires est néfaste pour les performances des élèves, mais aussi pour la qualité de l’expérience scolaire, les élèves développant moins de comportements de tolérance et de vivre-ensemble que s’ils et elles avaient à côtoyer des jeunes provenant de milieux différents ».

Le deuxième mécanisme de ségrégation réside dans « une pression sur les écoles pour que celles-ci créent ce qu’on appelle des « programmes particuliers », soit des adaptations du programme officiel ou l’adoption de systèmes pédagogiques particuliers dans certaines écoles (…)  Le développement de programmes particuliers peut alors être interprété non pas comme une manière pour les écoles de répondre aux besoins de leur communauté, mais comme la réponse d’agents obligés de se démarquer sur le marché scolaire (…) En termes concrets, la concurrence participe au développement de comportements de consommateurs opérant un processus de concentration des meilleurs élèves dans ce qu’ils perçoivent comme les meilleurs établissements et les meilleures classe (…) La présence d’inégalités entre les écoles privées et publiques engendre donc des inégalités à l’intérieur même du secteur public, en raison de cette concurrence qui est leur nouvelle réalité», renforcée par « le consumérisme parental ».

Les lecteurs français seront particulièrement sensibles à cette observations des auteurs : « au-delà des discours sur l’autonomie locale, on constate que rien ne vient justifier scientifiquement une telle tendance, sinon un ensemble d’espoirs et de choix personnels qui ne sont pas basés sur des données empiriques. Plus concrètement, la volonté de mettre en concurrence les établissements relève bien davantage d’une réponse idéologique visant à développer des rapports de marché au sein du monde que d’une réelle volonté d’augmenter l’autonomie des écoles ».

Ces deux mécanismes d’écrémage se combinant, les auteurs parviennent à la conclusion suivante : « au secondaire, plus du tiers des élèves fréquentent soit une école privée, soit un programme particulier. Les pratiques d’écrémage, basées sur une forme ou l’autre de sélection (le rendement scolaire, le comportement, les coûts, etc. alors à réduire la mixité sociale à l’intérieur même des classes au profit d’une plus grande homogénéité (…) Cette ségrégation diminue l’égalité des chances en créant deux types de classes, ce qui vient limiter l’impact positif de l’effet de pairs, soit l’effet de stimulation découlant d’une plus grande mixité à l’intérieur des classes et du contact entre les élèves provenant de différents milieux ou présentant différentes habitudes d’apprentissage».

De plus, les inégalités scolaires sont encore renforcées par un autre mécanisme à l’intérieur du réseau public : celui des « parcours enrichis » comme en mathématiques par exemple. « Cette séparation des élèves entraîne encore une fois une dynamique d’homogénéisation des classes en fonction des aptitudes, mais aussi en fonction de la provenance socioéconomique (…) On le voit, l’écrémage et l’homogénéisation des classes est un phénomène qui prend une grande place dans les écoles du Québec en raison de la popularité du privé, des programmes particuliers et même, dans une certaine mesure, des parcours enrichis. Tout cela conduit à un système scolaire qui, au lieu de maximiser l’égalité des chances, reproduit et renforce les inégalités sociales et économiques ».

Et on méditera la dernière phrase de leur conclusion : « Il conviendrait alors, à sens inverse de la tendance actuelle, de freiner le développement de la ségrégation scolaire pour favoriser plutôt une plus grande mixité, puisque l’égalité des chances en éducation est un bien d’intérêt général dont la société entière bénéficie ».

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[1] https://www.franceculture.fr/societe/jean-michel-blanquer-dans-leducation-cest-par-plus-de-liberte-quon-peut-aller-vers-plus

[2] L’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), un institut de recherche indépendant et progressiste, a été fondé à l’automne 2000. Son équipe de chercheur·e·s se positionne sur les grands enjeux socioéconomiques de l’heure et offre ses services aux groupes communautaires et aux syndicats pour des projets de recherche spécifiques.

http://iris-recherche.s3.amazonaws.com/uploads/publication/file_secondary/Note_Parcours_particuliers_WEB_20170907.pdf

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