Ecole, valeurs républicaines et laïcité : une question d’abord sociale ?

Deux publications récentes, en ce mois de janvier, nourrissent la réflexion sur la question, jugée plus fondamentale encore après les assassinats de janvier et massacres de novembre 2015 : celle de la transmission des valeurs de la République à l’école laïque.

Deux publications récentes, en ce mois de janvier, nourrissent la réflexion sur la question, jugée plus fondamentale encore après les assassinats de janvier et massacres de novembre 2015 : celle de la transmission des valeurs de la République à l’école laïque.

Personne n’oublie en effet que les auteurs de ces actes monstrueux sont des français, passés par l’école de la République. Personne n’oublie, surtout, que pour tous les élèves, citoyens français en devenir, l’appropriation d’une culture civique, de compétences sociales et politiques est fondamentale pour préparer l’avenir collectif.

Dans le numéro 4 de l’année 2015 de la revue trimestrielle de l’AFAE[1], le dossier Laïcité, école, religion reprend une intervention de Jean-Paul Delahaye lors du colloque d’octobre 2015 de la Ligue de l’enseignement. Dans cette intervention, consacrée à la charte de la laïcité à l’école[2], J-P Delahaye met en lumière  « cinq points de vigilance pour faire partager les valeurs de la République aujourd’hui ». Le premier, fondamental, « l’école et la société doivent agir de concert » :autrement dit,il  faut absolument que « la société n’apporte pas un démenti à ce qui est enseigné ». Le deuxième, « c’est comprendre que c’est l’ensemble de la société qui est en mal d’intégration » : autrement dit, « la charte de la laïcité ne s’adresse pas qu’aux élèves et parents de confession musulmane ». Le troisième, c’est le déficit en matière de formation professionnelle des enseignants à la laïcité. Le quatrième, c’est « être attentif au lien entre laïcité et justice socio-économique » : autrement dit, comme le disait Jaurès en 1905, la République restera laïque si elle sait rester sociale. « Si on oublie cela, on ne peut comprendre pourquoi, aux yeux de certains, les valeurs que l’école est chargée de promouvoir n’ont pas beaucoup de légitimité a priori ». Le cinquième, enfin : « notre institution scolaire elle même doit donner l’exemple des valeurs qu’elle est censée faire partager aux élèves ». Autrement dit, « l’échec scolaire massif, précoce et cumulatif des élèves issus des familles les plus défavorisées », devenu « insupportable », oblige à s’interroger : « peut-il exister une citoyenneté partagée sans mixité sociale et scolaire, c’est à dire si ceux qui bénéficient d’un système élitiste, qui n’est pas l’élitisme républicain mais un élitisme social, continuent à vouloir isoler leurs enfants des enfants du peuple ? (…) Comment ceux qui sont privés de droits pourraient-ils considérer qu’ils ont les mêmes devoirs que les autres citoyens ?». « Il ne faudrait pas utiliser la laïcité pour échapper à la question du caractère profondément inégalitaire de notre société et de notre école ».

Justement, dans Fatima moins bien notée que Marianne[3], François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils, s’appuyant sur des études et des entretiens, observent que l’école française fonctionne comme une machine à éliminer les élèves issus de l’immigration.

En janvier 2015, une note du conseil d’évaluation du système scolaire (CNESCO)[4] constatait déjà « à partir des résultats de recherche que les résultats scolaires des élèves issus de l’immigration se sont dégradés durant la dernière décennie et que l’écart de performance entre les jeunes autochtones et les immigrés de la seconde génération est supérieur, en France, à celui observé dans les autres pays de l’OCDE ». Cette note relevait notamment que « les inégalités frappent plus fortement les élèves issus de l’immigration au collège qu’au primaire » et notait « un sentiment d’injustice dans l’univers scolaire plus marqué chez les enfants issus de l’immigration, notamment en matière d’orientation ». Elle rappelait « la mise en évidence scientifique des ghettos scolaires », « le effets néfastes puissants de la ségrégation sociale et ethnique ».

A ces constats, les deux auteurs ajoutent d’autres données qui interrogent le système. Comme le rappelle François Durpaire dans un entretien au Café pédagogique[5], « on ne voit pas pourquoi l'école échapperait à la discrimination. L'école n'est pas un sanctuaire. Elle doit pouvoir être interrogée si on veut l'améliorer. L'Ecole l'a fait pour le genre. Elle a montré qu'elle peut s'améliorer. Il faut le faire par rapport à l'islam même si c'est beaucoup plus sensible et particulièrement dans le contexte actuel. Si on ne se pose pas ces questions, on s'interdit toute amélioration. Il ne s'agit pas d'un procès contre l'Ecole mais de dire qu'il faut travailler sur cette question et se donner la possibilité de créer une école plus inclusive. On est dans une démarche constructive.»

Les propositions pédagogiques ne manquent pas d’intérêt, même si elles prennent à rebrousse-poil une conception traditionnelle de l’enseignement (l’inculcation ?) civique : «La culture du débat c'est la possibilité de tout dire, par exemple des propos antisémites, sans que ce soit signalé à la police. Si on veut déraciner les thèses complotistes il faut qu'elles soient dites. Ca ne veut pas dire que tout se vaut. Pour cela il faut une formation. Le risque le plus grand ce serait de laisser les élèves avec ces thèses complotistes hors des établissements. Si on veut les déconstruire il faut prendre le risque de les entendre en classe. Même si l'élève reste au bout de la séquence avec ces thèses il lui restera au moins quelque chose de son échange avec son professeur. Personnellement j'irais plus loin : je pense qu'il faudrait dans les programmes d'éducation civique  un temps de présence sur les réseaux sociaux. On sait que c'est là que se fait la radicalisation. Que produirait un million d'enseignants sur les réseaux ?»

La question est donc aussi pédagogique. Mais on voit bien le rôle néfaste de la ségrégation sociale et ethnique à l’égard de l’appropriation des valeurs de la République par les élèves. Retenons l’avertissement de Ferdinand Buisson, en 1911, rappelé par Jean-Paul Delahaye dans son intervention : « Il y a toujours une question scolaire (…) ce n’est plus une question politique, c’est la première des questions sociales ». Cent cinq ans plus tard, l’avertissement n’a rien perdu de sa brûlante actualité.

 


[1] Association française des acteurs de l’éducation, http://www.education-revue-afae.fr/index.php

[2] http://cache.media.eduscol.education.fr/file/Actu_2013/25/1/chartelaicite_268251.pdf

[3] Durpaire, F & Mabilon-Bonfils, B, Fatima moins bien notée que Marianne, Paris 2016,

[4] http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2015/01/CP_Ecole-et-immigration-2201153.pdf

[5] http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2016/01/11012016Article635880901423302360.aspx

 

 

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