Les mots du premier ministre, hier, à Arras, furent forts.
« Nous dénoncerons la haine. Mais, surtout, nous apprendrons, nous transmettrons l’amour de la liberté, la soif d’égalité et le besoin de fraternité. Je le crois fermement : la victoire de l’école sonnera le glas de l’obscurantisme. De tous les obscurantismes. De l’obscurantisme islamiste, qui veut mettre à bas notre école, pour ses valeurs. (…) Ici, à Arras, comme quelques années plus tôt à Conflans-Sainte-Honorine contre Samuel PATY, c’est à l’école que le terrorisme s’en est pris. Ce choix n’a rien d’un hasard. L’école, c’est ce qui élève. C’est ce qui donne les clés de la connaissance et du savoir. C’est là que le respect s’inculque et que la liberté se comprend. C’est à l’école que l’on découvre l’évasion, l’ouverture au détour d’une ligne d’un roman, d’un vers d’un poème, d’une réplique de théâtre. C’est là que l’on apprend à connaître notre passé et à en tirer les leçons pour l’avenir, en parcourant une à une les périodes de notre histoire. C’est là que la logique et les raisonnements se forgent, avec le maniement des chiffres. C’est là que l’on remet en cause ses idées reçues au contact des auteurs et des textes de notre philosophie. Les terroristes détestent l’école, c’est normal : l’école est la meilleure arme pour les combattre. L’école est notre plus grande force pour bâtir un avenir de concorde, de civisme, de paix et de respect[1] ».
On se contentera ici de se demander si l’école, telle qu’elle est, telle qu’elle fonctionne, ne pourrait pas être plus forte encore pour « transmettre l’amour de la liberté, la soif d’égalité et le besoin de fraternité » et « bâtir un avenir de concorde, de civisme, de paix et de respect ».
Le premier ministre est-il bien sûr que le fonctionnement actuel de l’école et les évolutions qu’il souhaite y apporter concourent à faire vivre et éprouver, chez les jeunes de France, les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité ? Quand on assigne tel élève à tel groupe de niveau, en sachant que ce groupe de niveau va être corrélé fortement à son origine sociale, renforce-t-on chez lui l’expérience d’une école de l’égalité entre toutes et tous ? Quand la scolarité au collège, puis au lycée, se traduit par une compétition pour avoir les notes qui permettent de passer dans la classe supérieure ou l’orientation de son choix, notes qui s’obtiennent dans des contrôles à répétition où le chacun pour soi est de mise, développe-t-on l’expérience de la fraternité ? Quand un tiers des élèves de troisième se voit le plus souvent orienté par défaut en voie professionnelle, sur la base de ses seuls résultats jugés insuffisants dans des enseignements exclusivement généraux, que fait à leurs yeux l’école de leur liberté de choix ? Il ne fait pas de doute que pout celles et ceux qui réussissent dans l’école telle qu’elle est, « l’école, c’est ce qui élève, ce qui donne les clés de la connaissance et du savoir ». Mais pour les autres, tous les autres, éliminés au fil des ans ?
On pense alors à un autre passage du discours d’Arras : « C’est pourquoi nous nous sommes dotés, pour la première fois, d’une stratégie contre le séparatisme ». On comprend bien ce que le premier ministre veut dire. Mais l’école telle qu’elle est, l’école qui classe, qui casse et qui trie, ne pratique-telle pas, à sa manière, un séparatisme fort peu républicain ? Lutter contre le séparatisme terroriste est indispensable. Mais éradiquer dans l’organisation de l’école, tout ce qui contribue à séparer les élèves au lieu de les réunir, en créant des voies de relégation et des voies d’excellence qui permettent un entre-soi dommageable pour les plus fragiles, les plus humbles, alors que ce même entre-soi, pour les autres, passe pour la clé d’une réussite scolaire et sociale assurée, cela ne serait-il pas une urgence si l’on veut lutter plus efficacement encore contre le séparatisme, tous les séparatismes ?
Mettre fin au régime du séparatisme dans les savoirs, enseignés aux uns et pas autres, comme la philosophie dont sont privés les élèves du lycée professionnel, ou comme la découverte des métiers et des gestes professionnels, dont son privés les élèves de voie générale, n’y aurait-il pas là, pour l’école, celles et ceux qui y travaillent, celles et ceux qui lui confient leurs enfants, celles et ceux qui y étudient, une éclatante démonstration qu’une école pleinement fidèle aux valeurs de la République est possible ?
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[1] https://www.gouvernement.fr/actualite/arras-ceremonie-nationale-dhommage-aux-victimes-du-terrorisme