«Sacrilège» : un mot qui vient de loin ?

En traitant de « sacrilège » la rétention des notes du baccalauréat, le ministre de l’éducation nationale renoue avec les fondements monastiques et impériaux de l’enseignement français.

Hier, dans un entretien accordé au Parisien[1], le ministre de l’éducation nationale et de la jeunesse affirme, à propos de la rétention des notes du Baccalauréat par des correcteurs : « il y a quelque chose de sacrilège dans ce qui a été accompli. Ceux qui ont fait cela n'avaient pas réussi à perturber le fonctionnement du baccalauréat, et se sont mis dans la situation d'aller toujours plus loin, quitte à franchir le seuil de la légalité. Cependant, je ne suis pas complètement étonné de voir certains contaminés par un état d'esprit de radicalité qu'on trouve dans toute notre société ».

Le mot de « sacrilège » n’est pas neutre. En latin, sacrilegium désigne le vol d’objets sacrés, et, en français, « sacrilège » évoque selon le dictionnaire Robert, au sens propre, une profanation du sacré, et, au figuré un attentat contre ce qui est sacré, profondément respectable. Les synonymes proposés sont blasphème, impiété, crime, hérésie.
On le voit, on est bien dans le domaine du religieux, et on ne peut s’empêcher de penser à ce qui a mille fois été dit et écrit du Baccalauréat, qui constituerait une « vache sacrée » du système éducatif français, et de l’école qui serait un « sanctuaire » : le ministre lui-même, dans un entretien publié par Sciences humaines en janvier 2018[2], déclarait en effet :« l’école est un sanctuaire, mais un sanctuaire qui s’ouvre ».

Ce choix de mots empruntés au registre religieux n’est pas sans rapport avec les origines monastiques de l’enseignement. On ne sera pas surpris de constater par exemple, que, lors de l’organisation complète de l’Université sous le premier Empire, le décret du 17 mars 1808, dans son article 101, stipule : « À l’avenir, et après l’organisation complète de l’Université, les proviseurs et les censeurs des lycées, les principaux et régents des collèges, ainsi que les maîtres d’études de ces écoles, seront astreints au célibat et à la vie commune. Les professeurs des lycées pourront être mariés, et dans ce cas ils logeront hors du lycée. Les professeurs célibataires pourront y loger, et profiter de la vie commune ».

Même après la Révolution, on considérait donc toujours que les proviseurs, principaux leurs adjoints -censeurs- et collaborateurs, qu’on n’appelait pas encore « surveillants généraux » étaient, tout comme les clercs, astreints au célibat et à vivre dans leur établissement. En revanche on accordait déjà aux professeurs le droit d’être mariés, seuls les professeurs célibataires pouvant loger au collège ou au lycée et y profiter de la vie commune.

En renouant ainsi avec l’âge monastique et l’ère impériale, le ministre de l’éducation nationale s’inscrit ainsi dans une tradition multiséculaire, en conformité avec ce que l’on sait du caractère vertical du « nouveau monde » dont il est une figure de proue.

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[1]http://www.leparisien.fr/societe/copies-du-bac-quelque-chose-de-sacrilege-a-ete-accompli-pour-jean-michel-blanquer-11-07-2019-8115003.php

[2]https://www.scienceshumaines.com/comment-changer-l-ecole-rencontre-avec-jean-michel-blanquer-et-edgar-morin_fr_39219.html

 

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