Professeurs documentalistes: l’exception qui confirme la règle non écrite

Le décret qui exclut les professeurs documentalistes de la prime d’équipement informatique allouée aux enseignants et psychologues de l’éducation nationale est révélateur d’un ostracisme inoxydable régnant dans le second degré français.

Le décret n° 2020-1524 du 5 décembre 2020 portant création d’une prime d’équipement informatique allouée aux personnels enseignants relevant du ministère chargé de l’éducation et aux psychologues de l’éducation nationale[1]mérite d’être retenu comme un exemple éloquent de ce que la méconnaissance des réalités du travail des professeurs documentalistes, de leur rôle dans la vie des établissements auprès des élèves et de leurs collègues enseignants et personnels d’éducation, alliée à des représentations datant du siècle dernier, à une forme aussi de mesquinerie administrative et comptable,  peut produire d’insultant pour toute une profession.

Il suffit de s’en tenir à la première phrase de l’article 1 du décret :
Une prime d'équipement informatique est attribuée aux psychologues de l'éducation nationale stagiaires et titulaires et aux enseignants stagiaires et titulaires relevant du ministère chargé de l'éducation nationale, qui exercent des missions d'enseignement, à l'exception des professeurs de la discipline de documentation.

Le caractère choquant de cette discrimination est d’autant plus marqué que le décret est signé du premier ministre et de trois autres ministres et ministre délégué, dont le ministre de l’éducation nationale.

 Pour s’en tenir à une analyse strictement juridique, on observera que ce décret entre en contradiction avec le décret n° 2014-940 du 20 août 2014 relatif aux obligations de service et aux  missions des personnels enseignant dans le second degré[2]. Ce décret indique en effet que

« les professeurs de la discipline de documentation et les professeurs exerçant dans cette discipline sont tenus d'assurer :
- un service d'information et documentation, d'un maximum de trente heures hebdomadaires.

Ce service peut comprendre, avec accord de l'intéressé, des heures d'enseignement. Chaque heure d'enseignement est décomptée pour la valeur de deux heures pour l'application du maximum de service prévu à l'alinéa précédent ;

- six heures consacrées aux relations avec l'extérieur qu'implique l'exercice de cette discipline
 ».

Si les professeurs documentalistes peuvent inclure dans leur service des heures d’enseignement, à quel titre sont-ils exclus de la prime d’équipement ? Pour qui connaît ne serait-ce que de manière superficielle leur métier, le service d’information et documentation et les heures consacrées aux relations avec l’extérieur ne nécessitent ils pas que ces professeurs disposent comme leurs collègues d’un équipement informatique personnel ? Les professeurs documentalistes n’ont certainement pas été les derniers à s’équiper à leurs frais de tels équipements. Comment auraient-ils pu, lors des périodes de fermeture d’établissements scolaires, ce printemps 2020, accomplir leur travail, sinon avec leurs outils informatiques d’information et de communication ?

Si cette exception faite à leur endroit est choquante du point de vue du droit et du point de vue de la réalité, elle est en même temps révélatrice d’une règle non écrite de l’enseignement secondaire français.

Quelle est cette règle ? On pourrait sans trop forcer le trait l’exprimer en ces termes. Ce qui a vraiment de la valeur c’est le fait d’enseigner en classe, face à une division, une discipline scolaire figurant dans les programmes d’enseignement. Toute autre activité que cette activité de cours en classe donné à une division ou une demi-division est déclassée par rapport à la première. C’est ainsi que les professeurs documentalistes, malgré leur titre de professeurs, sont, parce qu’ils ne sont pas des professeurs comme les autres, exerçant leur travail pour tous les élèves de l’établissement, intervenant auprès d’eux sous de multiples configurations, traités de la même manière que leurs collègues personnels d’éducation, qui sont bien entendu exclus eux aussi de cette prime puisqu’ils ne sont justement pas professeurs.

On aurait pu croire, avec l'arrêté du 1er juillet 2013 portant référentiel des métiers du professorat et de l'éducation[3], qu'on allait vers un effacement de la césure entre les professeurs de disciplines scolaires et les autres personnels. L'arrêté les unifie en effet ainsi : "les professeurs  et les personnels d'éducation, pédagogues et éducateurs au service de la réussite des élèves, acteurs de la communauté éducative". Mais il faut aller plus loin dans la lecture pour lire de subtils distinguos dans l'arrêté.

Les professeurs non documentalistes y sont définis comme "professionnels porteurs de savoirs et d'une culture commune, praticiens experts des apprentissages". De leur côté, donc, les avoirs, la culture commune, l'expertise. De l'autre côté, professeurs documentalistes et conseillers principaux d'éducation (CPE) ne sont ni experts, ni porteurs de savoirs.Ils ne sont qu' "acteurs", "animateurs", ou accompagnateurs". Les professeurs documentalistes sont en effet "enseignants et maîtres d'œuvre de l'acquisition par les élèves d'une culture de l'information et des médias, maîtres d'oeuvre de l'organisation des ressources pédagogiques de l'établissement et de leur mise à disposition, acteurs de l'ouverture de l'établissement sur son environnement éducatif, culturel et professionnel". Les  CPE sont pour leur part "conseillers de l'ensemble de la communauté éducative et animateurs de la politique éducative de l'établissement, accompagnateurs du parcours de formation des élèves".

Le mérite du décret qui mobilise les professeurs documentalistes en colère pour une journée sans élèves le 17 décembre, est de manifester, de la manière la plus décomplexée qui soit, l'ostracisme de l'enseignement secondaire français et de son ministère de tutelle à l'égard de ceux qui n'enseignent pas une discipline scolaire. A l'heure où l'on s'interroge sur le curriculum français, où les enjeux éducatifs essentiels sont, sans doute aucun, non pas dans le cloisonnement et la hiérarchisation des savoirs et des compétences mais dans leur mise en lien, on mesure, à cette occasion, le retard des représentations qui prévalent encore chez les signataires dudit décret.

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[1] https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000042614334

[2] https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000029390906/

[3] https://www.education.gouv.fr/le-referentiel-de-competences-des-metiers-du-professorat-et-de-l-education-5753

 

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