Nouveau lycée : que retenir des Ecoles centrales (1795-1802) ?

Que retenir de la parenthèse révolutionnaire des Ecoles centrales quand on s’apprête à repenser le lycée français ? Sans doute les questions à se poser sur les choix à opérer entre émancipation et surveillance des élèves.

Au moment de dessiner un nouveau lycée, que retenir de la parenthèse révolutionnaire des Ecoles centrales, entre collège d’Ancien régime et lycée napoléonien ?

Dans les éphémères Ecoles centrales, les élèves sont externes, choisissent les enseignements qu’ils suivent dans la carte proposée par l’Ecole centrale, et n’ont pas d’emploi du temps imposé.

Ces écoles sont en rupture avec les collèges d’Ancien régime « où des méthodes encore gothiques se bornaient presque à ressasser pendant de longues années les éléments d'une langue morte, la source, à la vérité, de toutes les beautés littéraires, mais en même temps celle d'une stérile abondance et d'une pédantesque élocution pour le plus grand nombre des jeunes gens qu'on y fatiguait de longues et ennuyeuses répétitions »[1]. Elles sont vues d’un mauvais œil par le parti royaliste et une partie des républicains qui estiment, comme Chaptal, que « l'instruction s'y donne sans surveillance, de sorte que le temps consacré à l'enseignement n'est point tracé ; les élèves n'y sont point soumis à une discipline assez sévère ; et, dans un âge où le besoin de mouvement et l'attrait presque irrésistible des jeux maîtrisent la jeunesse, cette discipline, cette contention forcée, sont la première condition qu'on doit lui imposer pour assurer de bonnes études[2] ».

Aussi, comme l’écrit Ferdinand Buisson dans l’article Lycées et collèges de son Dictionnaire, « c'est sur ces institutions en pleine activité et en voie d'affermissement que Bonaparte décida de porter la hache. Indépendantes, vivant de la vie du département, animées d'un esprit démocratique et moderne, instruments de progrès et d'affranchissement intellectuel, elles ne répondaient pas à son idéal»[3]. Ferdinand Buisson rappelle la teneur de deux circulaires du grand maître de l’université impériale, Fontanes : « Dieu et l'empereur, disait-il dans sa circulaire aux recteurs le 15 janvier 1810, voilà les deux noms qu'il faut graver dans le coeur des enfants ; c'est cette double pensée que doit se rapporter tout le système de l'éducation nationale ». Et dans sa circulaire aux recteurs du 4 avril 1811 il dit : « L'Université n'a pas seulement pour objet de former des orateurs et des savants ; avant tout, elle doit l'empereur des sujets fidèles et dévoués ». Internat, discipline militaire, costume, tout est prescrit, et le proviseur, nommé par le premier consul, « surveille en chef toutes les parties », comme l’indique Fourcroy, rapporteur de la loi générale sur l’instruction publique du 11 floréal an X (1er mai 1802) qui met fin aux Ecoles centrales et instaure le lycée[4].

Pourtant, dans ce cadre particulièrement autoritaire où le contrôle est général, il reste quelque trace de l’esprit émancipateur des Ecoles centrales. C’est ce dont témoigne par exemple l’article 27 de l’arrêté du 19 frimaire an XI (10/12/1802) relatif à l’enseignement dans les lycées : « Il y aura dans chaque lycée une bibliothèque de quinze cents volumes ; toutes les bibliothèques seront composées des mêmes ouvrages ; aucun autre ouvrage ne pourra y être placé sans autorisation du ministre de l’intérieur. Un élève aura le titre de bibliothécaire ; il aura deux adjoints. Les ouvrages seront prêtés aux élèves pour qu’ils puissent lire dans leur récréation, les jours de fête et de vacances. On leur prêtera les ouvrages qu’ils demanderont. Le proviseur veillera à ce que ces ouvrages ne puissent ni se perdre ni se dégrader ». Si le contrôle exercé sur les bibliothèque est on ne peut plus strict et confié au ministre de l’intérieur, il n’en demeure pas moins que les élèves sont responsables de la bibliothèque…

Et si une question majeure quand on dessine un nouveau lycée était aussi : quelle place, quel rôle y accorder aux élèves ? Surveiller ou émanciper ? L’expérience historique des Ecoles centrales nous incite à ne pas l’oublier. On répondra sans doute qu'il faut faire l'un et l'autre "en même temps". Mais, on le voit à travers cet exemple historique, il faut savoir où l'on va placer le curseur. 

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[1] Rapport de Fourcroy devant le Conseil des Anciens, 25 messidor an IV, cité par Ferdinand Buisson (dir.), Nouveau dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, 1911, article Ecoles centrales

http://www.inrp.fr/edition-electronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson/document.php?id=2270

[2] Exposé des motifs du projet de loi sur l’instruction publique de Chaptal, 1801,

https://fr.wikisource.org/wiki/Rapport_et_projet_de_loi_sur_l’Instruction_publique

[3] http://www.inrp.fr/edition-electronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson/document.php?id=3088

[4] http://www.education.gouv.fr/cid101148/loi-generale-sur-l-instruction-publique-du-1er-mai-1802-11-floreal-an-x.html&xtmc=rapport&xtnp=7&xtcr=161

 

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