Scène ordinaire dans un lycée en juin 2022. Une conseillère principale d’éducation (CPE) affirme à une élève : « vous ne pouvez pas vous habiller comme ça : c’est un établissement laïque ». Et elle enchaîne : « Est-ce que vous savez de quelle religion je suis ?
- Non, répond la lycéenne
- Voilà, je garde ça pour moi, je ne le montre pas. Là, vous le montrez clairement, ce n’est pas une tenue ».
La tenue : une longue et ample robe rose.
On observera que la CPE met sur le même plan les obligations qui sont les siennes (le devoir de neutralité religieuse, politique et commerciale de fonctionnaire d’Etat) et les droits et devoirs de la lycéenne. Droits inscrits dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen (article 10) : "nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi[1]", et devoirs par la loi du 15 mars 2004 encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics : « Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit.
Le règlement intérieur rappelle que la mise en oeuvre d'une procédure disciplinaire est précédée d'un dialogue avec l'élève[2] ».
Le port d’une longue et ample robe rose est-il un signe manifestant ostensiblement une appartenance religieuse, telle est, a priori, la question. On observera que cette élève porte un foulard autour du cou quand elle es au lycée et un bandeau dans les cheveux. Considère-t-on qu’en ne portant pas le foulard sur ses cheveux, elle se conforme à la loi de 2004, ou bien voudrait-on qu’elle porte une robe plus courte et d’une autre couleur ? Mais dans ce cas-là, la laïcité n’est plus en cause, c’est une limitation du droit de se vêtir comme on l’entend, pour peu que la tenue ne crée pas un trouble à l’ordre public.
Mais la CPE et son collègue, lors de cet entretien, ne s’en tiennent pas là. Ils vont jusqu’à demander à l’élève ce qu’elle porte sous sa robe, pour savoir si elle pourrait l’enlever. « Vous pouvez l’enlever ? Vous êtes habillée en dessous ? Vous avez quoi en dessous ? ». On était déjà sorti complétement de l’application du principe de laïcité, mais on en vient alors à un contrôle vestimentaire intrusif qui confine au harcèlement. La lycéenne s’étonne qu’on la questionne ainsi, quand on s’accommode fort bien dans son lycée du port de jeans déchirés ou de croc tops, alors que le port d’une ample robe longue conduit à un interrogatoire fort peu respectueux.
On ne doute pas un instant dans ce récit de la bonne foi des professionnels de la vie scolaire. Mais on peut regretter qu’ils assimilent les devoirs d’une lycéenne à ceux d’une fonctionnaire d’Etat, qu’ils soient plus soucieux d’appliquer aveuglément une loi que notre bloc de constitutionnalité dont la déclaration des droits de l’homme et du citoyen fait partie ou la première phrase de l’article 1 de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l’Etat qui stipule : « La République assure la liberté de conscience[3] ». C’en est au point qu’ils procèdent auprès de cette lycéenne à un interrogatoire inacceptable sur ce qu’elle porte sous sa robe.
On est là à mille lieues de l’application du principe de laïcité, dans une sorte d’intolérance vestimentaire, de contrôle des vêtements et sous-vêtements, qui bafoue les stricts principes de respect de la personne. On aimerait que les professionnels concernés s’interrogent sur l’effet de leur démarche. Ont-ils favorisé le partage des valeurs et principes de la République par cette lycéenne, notamment ceux de laïcité et d’égalité de traitement, ou ont-ils contribué, avec la meilleure intention du monde, à la faire douter un peu plus du fait que notre institution scolaire accueille et traite tous ses élèves de manière juste, sans faire entre eux de distinction selon leur origine et leur religion ? C’est sans doute là la seule question qui vaille, et, malheureusement, on ne se la pose pas assez souvent quand on prétend avoir avec un.e élève un entretien éducatif.
Plus généralement, ne serait-il pas opportun d’organiser dans tous les établissements scolaires une réflexion associant élèves, personnels et parents d’élèves sur ce qu’il est convenu d’appeler une tenue correcte, comme le prescrit en général le règlement intérieur ? Peut-on imaginer que l’interdiction du port d’un bandeau dans les cheveux soit inscrite au règlement intérieur ? En aucun cas, en tout cas, au nom de la laïcité. Il s’agirait simplement d’une mesure restreignant sans raison la liberté de se vêtir, le bandeau dans les cheveux n’étant aucunement incompatible avec une tenue correcte.
_______________________________________________
[1] https://www.conseil-constitutionnel.fr/node/3850/pdf
[2] https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000417977/
[3] https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000508749/