Dans une tribune publiée dans Le Monde le 12 février, Alain Bentolila, éminent linguiste, approfondit un constat déjà porté par lui en 2005 dans le même quotidien : après avoir titré « Notre école a failli[1] » (en 2005), il choisit pour titre cette année : « Si l’école a réussi sa massification, elle a raté sa démocratisation[2] ».
On ne peut qu’être d’accord avec ce constat : tous les jeunes de France entrent dans l’enseignement secondaire, une très grande majorité d’entre eux obtient un baccalauréat « qui ne garantit rien en termes de culture partagée et de formation professionnelle ». Enseignement de masse ne signifie pas en effet enseignement démocratisé. Comme l’observe Alain Bentolila, pour que la massification devienne démocratisation effective, « il eût donc fallu que cette école se transformât en profondeur dans ses contenus, sa pédagogie, la formation de ses maîtres et ses finalités professionnelles. Elle est en fait restée quasiment identique à elle-même ».
On en est ici au point ultime de la juste analyse de M. Bentolila. Il faudrait en effet, pour changer les choses, transformer en profondeur contenus d’enseignements, pédagogie, formation des maîtres et formations professionnelles. Il a encore raison lorsqu’il observe, à propos de ce qui se joue au collège et de l’orientation en voie professionnelle : « tant que nous accepterons que l’échec, très tôt programmé, des « mal-nés » débouche naturellement sur l’enseignement technique et professionnel, nous marquerons ce dernier au fer de la honte et de la frustration ».
On s’attendrait donc à ce qu’il développe dans sa tribune des propositions remodelant complètement les savoirs actuellement enseignés à l’école et au collège.
Mais il n’en est rien. A aucun moment, il ne propose en effet de transformer, ni en profondeur ni même en surface, les contenus d’enseignement. On ne touche absolument pas aux savoirs enseignés qui conviennent si bien à ceux qui réussissent dans l’école injuste actuelle. Il s’agit seulement, dans une approche plus compassionnelle que radicalement démocratique, d’ « inventer un système de sauvetage » destiné aux élèves « livrés à eux-mêmes face aux exigences disciplinaires du collège ».
Aux trois paliers que les élèves fragiles ne parviennent pas à franchir sans dommage (passage de la maternelle au CP, du cycle 2 au cycle 3, du CM2 au collège), Alain Bentolila propose qu’après des évaluations diagnostiques fiables, soient proposés aux élèves en difficulté quatre mois de parcours de perfectionnement ciblés « pour forcer le destin de ces élèves fragiles ».
Cela suffirait-il à passer de l’actuelle « école de complaisance et de faux-semblants » à « une école de résilience et de justice » ? Il est permis hélas d’en douter. Depuis bien longtemps, la différenciation pédagogique pour laquelle plaide l’éminent linguiste, s’est traduite, au collège notamment, par de l’ « approfondissement » pour les uns –ceux qui sont en réussite- et du « soutien » pour les autres. C’est encore ce que prévoit l’actuel ministre en 6e l’an prochain, où l’heure de technologie sera remplacée par une heure de soutien pour les élèves fragiles, quand les élèves en réussite approfondiront leurs connaissances. Avec un pareil régime durant quatre mois, il y a fort à parier qu’on « sauvera » au mieux quelques « exceptions consolantes », mais que l’inégalité scolaire sera, à l’issue de ces parcours différenciés en termes de savoirs et de compétences, tout au plus légèrement atténuée pour quelques uns, plus sûrement maintenue pour la majorité, sinon aggravée pour quelques autres.
A aucun moment Alain Bentolila ne propose de questionner les savoirs enseignés aux collégiens. C’est bien de là pourtant que vient, à ce moment charnière de la formation scolaire, cette injustice de l’école, toujours « complaisante » aux mêmes[3]. On peut craindre que les parcours proposés par M. Bentolila ne soient à leur tour que des « faux-semblants ».
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[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2005/11/16/notre-ecole-a-failli-par-alain-bentolila_710755_3232.html
[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/02/12/si-l-ecole-a-reussi-sa-massification-elle-a-rate-sa-democratisation_6161542_3232.html
[3] On lira à ce propos l’analyse proposée par Philippe Champy et Roger-François Gauthier dans Contre l’école injuste !, ESF, 2022, et l’ensemble des travaux du Collectif d’interpellation du curriculum (CICUR) https://curriculum.hypotheses.org/