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formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université

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Billet de blog 14 novembre 2023

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Paroles de collégiens, de professeur.es documentalistes et de ministre : quel lien ?

Trois événements apparemment sans lien : un focus sur les professeur.e.s documentalistes, une enquête auprès d’élèves de 4e sur le sens des apprentissages et le résultats des évaluations nationales de 4e qui inquiètent le ministre. Et si tout cela se tenait ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Coïncidence temporelle : le Café pédagogique publie le 13 novembre une première partie d’enquête sur les professeurs documentalistes[1] dont le titre souligne qu’elles et ils sont « des enseignant.e.s à part entière ». Le même jour, le séminaire en ligne filé du Collectif d’interpellation du Curriculum (CICUR) donne la parole à les représentants de la Maison de la pédagogie de Mulhouse qui y présentent les résultats d’une enquête menée dans plusieurs collèges auprès d’élèves de 4e, pour recueillir leu parole sur le sens de l’école et des apprentissages[2]. Le même jour, le ministre de l’éducation nationale juge « inquiétants » les résultats des élèves de 4e aux évaluations nationales de début d’année scolaire[3].

Ces trois événements ne sont pas sans lien.

Qu’est-ce qui ressort en effet des paroles d’élèves de 4e questionnés sur le sens de l’école et des apprentissages ? Lorsqu’ils parlent des contenus d’enseignement du collège, ils évoquent spontanément les disciplines scolaires qu’ils connaissent au travers de leurs emplois du temps. Bien entendu ni la documentation, ni l’éducation aux médias et à l’information, ne figurent dans leurs réponses. Un enseignant pour eux enseigne une discipline qui appartient à leur emploi du temps hebdomadaire, le ou la professeur.e documentaliste n’est donc pas à leurs yeux, un.e enseignant.e comme les autres. Un autre point frappe dans la manière dont ils vivent leur expérience scolaire : ce qu’ils vivent quotidiennement, c’est la juxtaposition d’enseignements, heure après heure, sans autre lien que celui de la chaîne horaire de l’emploi du temps, un accès discontinu à des savoirs émiettés, à charge, pour ceux qui y parviennent, de tisser des liens entre le cours précédent de la même discipline et le suivant… Ce qui fait, disent les auteurs de l’enquête, du collège un « collage », un puzzle avec des trous, un pointillisme qui ne permet pas de se représenter le tableau d’ensemble de la culture commune.

Peut-on alors s’étonner qu’en début de 4e, au milieu de leur parcours de collégien,  les évaluations nationales attestent qu’"un peu plus de la moitié des élèves ne lisent pas convenablement et en mathématiques, plus de la moitié ne maîtrisent pas la résolution de problèmes et la géométrie" ? Le ministre poursuit : « En quatrième, on voit que durant le collège le niveau stagne, voire régresse, ce qui signifie que le collège ne parvient pas à réduire les écarts constatés à l'entrée en 6e. Le risque, si on ne fait rien, c'est que notre collège tombe en panne ».

Le rapport de tout cela avec les professeur.e.s documentalistes  est multiple.

D’une part, il est frappant que, dans notre école, les savoirs soient à ce point hiérarchisés, de manière quasi immuable. Il va de soi qu’on évalue les élèves en français et en mathématiques, et pas dans d’autres domaines d’apprentissage. Il va de soi qu’il y a des savoirs qui méritent de figurer à l’emploi du temps officiel des élèves, et d’autres pas. Le paradoxe est saisissant : on ne cesse de répéter à longueur de temps qu’il est important, en ce temps de révolution numérique, d’apprendre à s’informer, à traiter les informations reçues, à identifier les sources, toutes compétences sur lesquelles les professeur.e.s documentalistes sont des expert.e.s formés aux sciences de l’information, de la communication et de la documentation, l’éducation aux médias et à l’information, reste absente des emplois du temps prescrits, pace qu’elle ne fait pas partie des disciplines d’enseignement reconnues comme telles.

D’autre part, il est remarquable d’observer combien ce que les professeur.e.s documentalistes disent de leur travail auprès des élèves correspond aux souhaits qu’ils expriment dans l’enquête de la Maison de la Pédagogie de Mulhouse : ils souhaitent pouvoir travailler de manière différente, en groupe de tailles diverses, et leur relation aux apprentissages dépend en effet du professeur et des modalités d’enseignement choisies. Qui a pu voir des élèves aller à la recherche d’information au centre de documentation et d'information sur un sujet puis en débatte entre eux avec l’accompagnement de la ou du professeur.e documentaliste et d’un ou d’une autre professeur.e d’une discipline d’enseignement a pu mesurer combien l’apprentissage actif et interactif prend sens pour les élèves concernés. Mais, quand on questionne le ou la professeur.e de discipline venu.e travailler avec son ou sa collègue documentaliste, la réponse est en deux temps : « oui, c’est un moment de grande qualité pour les élèves et les enseignants », « mais je n’ai pas le temps qu’il faudrait pour y consacrer d’avantage d'heures d'enseignement, il faut bien que je boucle mon programme ».

On est là au cœur du sujet : des programmes d’enseignement surchargés, transmis séparément dans des horaires contraints sont fondamentalement incompatibles avec un apprentissage réussi pour toutes et tous les élèves, et avec les multiples savoirs estimés indispensables aujourd’hui : l’ éducation au développement durable ou l’éducation aux médias et à l’information, par exemple, mais aussi les parcours que devraient accomplir tous les élèves dans la continuité de l’école au collège et aux lycées, comme le parcours éducatif de santé, le parcours citoyen, ou le parcours d’éducation artistique et culturelle[4]. Au mieux les élèves picoreront quelques miettes ici et là, mais rares sont ceux qui auront accompli un parcours construit tout au long de leurs années de formation.

Si l’on se projette non dans le collège tel qu’il est, mais dans le collège utile à notre temps, on peut alors voir dans les professeur.e.s documentalistes, non plus une sorte de professeur pas comme les autres, privé d’heures d’enseignement inscrites aux emplois du temps. On pourrait voir alors en elle et lui qui, par sa formation et son statut, échappe au carcan des cloisonnements disciplinaires hérités et sédimentés sans avoir aujourd’hui les moyens d’apporter tout ce qu’elle ou il pourrait aux élèves, une sorte de préfiguration de ce que pourrait être un professeur plus libre demain : des enseignants dotés d’un haut niveau d’expertise scientifique couvrant des domaines jugés essentiels à la formation des jeunes, capables d’exercer leur mission d’enseignement sous des formes très variées, exerçant leur service dans un collège libéré de la tyrannie du « une heure, une discipline, une classe, une salle de cours, un professeur », de la hiérarchie établie ente les disciplines, et de celle de programmes nationaux ne laissant aucune marge de manœuvre aux acteurs locaux des établissements. Des professeurs initialement formés à travailler en équipes pluridisciplinaires avec les autres enseignants comme avec les personnels d’éducation, pour sortir du cloisonnement actuel entre les disciplines et entre les enseignements et l’éducation. Bien entendu, telle n'est pas la perspective envisagée par le ministre...

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[1] https://www.cafepedagogique.net/2023/11/13/professeur%C2%B7es-documentalistes-des-enseignant%C2%B7es-a-part-et-a-part-entiere/?utm_campaign=Lexpresso_13-11-2023_1&utm_medium=email&utm_source=Expresso

[2] https://curriculum.hypotheses.org/4884

[3] https://www.francebleu.fr/infos/education/francais-maths-les-resultats-des-evaluations-des-eleves-de-4e-sont-inquietants-selon-gabriel-attal-1140851

[4] Parcours auxquels s’ajoute le parcours avenir préparant aux choix de formation et d’orientation future au collège comme aux lycées.

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