Le terme choisi de refondation plutôt que celui de réforme indique une double volonté marquée par son préfixe et sa racine.
Re, nous indique le dictionnaire historique de la langue française publié par les éditions Le Robert sous la direction d’Alain Rey, « est le préfixe tiré du préverbe latin re-, red- marquant un retour en arrière, un retour à un état antérieur et, par suite, une répétition ou un mouvement en sens contraire qui détruit ce qui a été fait ».
Refondation, nous indique la même source, nom d’emploi récent (1991) et refondateur, refondatrice, adjectif et nom d’emploi attesté dès 1989, « s’emploient en politique à propos de la réforme en profondeur d’un parti, d’une organisation politique (d’abord la parti communiste en France) ».
Réforme en profondeur donc, mais aussi retour en arrière. L’éducation est familière de ce qu’Olivier Reboul appelle les « antinomies de l’éducation »[1]. La particularité de ces antinomies, c’est que chacun de leurs termes est en relation non pas d’exclusion, mais de tension avec l’autre. Et les conceptions et pratiques divergentes de l’éducation s’opposent sur la place qu’elles accordent à chacun des termes. L’actuelle refondation n’illustre-t-elle pas l’antinomie fondatrice de l’éducation entre la continuité et la rupture ?
« Réforme en profondeur » situerait plutôt la refondation du côté de la rupture. Cette rupture est déjà manifeste sur plusieurs plans, avec la politique éducative du précédent quinquennat. Rupture avec une politique systématique de non renouvellement d’un poste sur deux d’enseignants partant à la retraite, rupture avec une formation professionnelle des professeurs et CPE stagiaires réduite en raison de leur exercice à plein temps en établissements, rupture avec l’étouffement des IUFM par la création d’écoles supérieures du professorat et de l’éducation, rupture avec les programmes d’enseignement et le socle commun dans leur forme actuelle, rupture par la relance de la scolarisation des enfants de moins de trois ans dans les zones difficiles, par l’application du principe « plus de maîtres que de classes », par l’allègement de la journée par de classe et l’enrichissement de l’offre péri-éducative pour qu’aucun enfant ne sorte de l’école avant 16 h 30, par l’enrichissement de l’offre numérique pédagogique.
Dans l’entretien publié le 12 octobre dans Le Monde, le ministre Vincent Peillon exprime bien les limites de cette « réforme en profondeur ». A la question « retenez-vous cette idée issue de la concertation qu’un enseignant en début de collège peut enseigner deux disciplines ? », il répond en effet : « (…)Agiter le chiffon rouge de la remise en cause des identités disciplinaires à un moment où les professeurs vivent légitimement une crise de confiance, blesser les acteurs dont nous avons le plus besoin pour avancer n’a pas beaucoup de sens . C’est le contraire de ma démarche qui veut le respect pour chacun et la construction d’une volonté partagée qui entraîne et responsabilise les acteurs »[2].
On se souvient que le livre vert de Marcel Pochard[3], chargé en 2008 par le précédent gouvernement de « tracer les contours des évolutions de la fonction et du métier d'enseignant dans les décennies à venir » n’a jamais été suivi de la publication annoncée d’un livre blanc qui aurait repris certaines propositions comme le développement de la bivalence (enseignement de 2 matières) dans le secondaire, l’autonomie des établissements, le recours aux heures supplémentaires, l’annualisation du temps d’enseignement. Quatre ans plus tard, et sous un autre gouvernement, la proposition issue de la concertation sur la bivalence des enseignants en début de collège ne sera pas retenue.
C’est bien la force de la tradition d’un enseignement fondé sur les disciplines d’enseignement, l’identité professionnelle qu’elle a forgée chez les professeurs, qui prend le pas sur une réforme pédagogique en profondeur.
Lorsque le ministre annonce la révision des programmes et du socle commun, on peut présager que cette révision risque de se garder d’ « agiter le chiffon rouge » des compétences traversant les disciplines et les dépassant. Le socle commun de connaissances et de compétences a constitué, à sa publication, en 2006, l’annonce d’une véritable rupture avec un enseignement exclusivement fondé sur des programmes indiquant ce qu’un élève pouvait savoir au maximum, discipline par discipline : il a fixé clairement ce que tout élève devait savoir impérativement à la fin de la scolarité obligatoire pour réussir sa vie d’adulte, de citoyen, et son insertion dans le monde du travail. Avant même d’avoir évalué l’impact de ce changement de conception, on tient compte des réticences disciplinaires qui se sont largement exprimées à son endroit pour s'engager à récrire le socle commun.
De la même manière, en instituant des écoles supérieures du professorat et de l’éducation (c’est nous qui soulignons), la refondation s’inscrit parfaitement dans une tradition de l’enseignement secondaire français : la séparation entre ceux qui professent et ceux qui éduquent, entre les professeurs et les conseillers principaux d’éducation. L’approche intégrative de la pédagogie et de l’éducation n’est pas affichée dans la dénomination de ces écoles appelées à succéder aux instituts universitaire de formation des maîtres.
On pourra objecter qu'il est sans doute sage de ne pas vouloir pousser trop loin la volonté réformatrice. Pour avoir pris le parti d’une ambition à long terme, les membres de la commission réunie autour de Paul Langevin et Henri Wallon, produisirent en 1946 un projet de réforme de l’enseignement dont Philippe Meirieu écrivait en 2003, dans sa post-face à la réédition du Plan Langevin Wallon aux Mille et une nuits : "Tout a été dit. Tout reste à faire".
Mais se pourrait-il que la refondation engagée en 2012 puisse aboutir, par certains aspects, à une restauration de l’ordre secondaire ancien ? Restauration signifiant, en politique, « le retour à la tête d’un pays d’un souverain d’une dynastie écartée »[4], et, dans le secondaire français, le règne absolu de l’organisation disciplinaire des apprentissages et de la séparation entre les enseignements et l’éducation. On se gardera bien de lire cette interrogation comme une prophétie ou l’expression d’un fatalisme, mais plutôt comme une mise en garde. Entre refondation et tradition, où sera placé le curseur pour que se réalise « une grande ambition pour notre jeunesse et pour l’école de la République »[5] ?
[1] Reboul, Olivier, La philosophie de l’éducation, Puf, 1989
[2] http://www.lemonde.fr/ecole-primaire-et-secondaire/article/2012/10/11/vincent-peillon-aucun-enfant-ne-sera-hors-de-l-ecole-avant-16h30_1773476_1473688.html
[3] Pochard, Marcel ; Commission sur l’évolution du métier d’enseignant ; MINISTERE DE L'EDUCATION NATIONALE 2008 271 pages. http://media.education.gouv.fr/file/Commission_Pochard/18/8/Rapport_+_couverture_-_12-02-08_23188.pdf
[4] Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française, article restauration.
[5] Peillon, Vincent, in Le Monde, article cité supra, note 2.