Education : la question de confiance ou l’école au défi de la confiance ?

Le dernier numéro de la Revue internationale d’éducation fait apparaître dans onze pays de tous les continents la crise de confiance de/en l’école, mais aussi les possibilités ouvertes de reprendre confiance en s’appuyant notamment sur la coopération de tous et sur le rôle actif des élèves.

Si l’on en croit une Enquête CEVIPOF-CNRS de janvier 2016[1], 62% des français n’ont pas confiance dans l’Assemblée nationale, 60% dans le Sénat, 68% dans l’institution présidentielle, 73% dans le gouvernement, 65% dans l’Union européenne, 87% dans les partis politiques. 13% seulement d’entre les sondés caractérisent leur état d’esprit par la confiance. 71% pensent qu’on n’est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres. S’ils sont 24% à faire tout à fait confiance à l’armée, 16% aux hôpitaux, 15% à la police, ils ne sont que 11% à faire tout à fait confiance à l’école.

Ces indications permettent de mesurer en France la crise de confiance à l’égard des institutions en général et de l’école en particulier. Les lecteurs de ce blog connaissent quelques unes des raisons de cette crise de confiance, nous n'y reviendrons pas.
Le mérite du dernier numéro de la Revue internationale d’éducation[2] est de réunir dans son dossier  Confiance, éducation et autorité, présenté par Laurence Cornu, onze points de vue, qui nous permettent de mesurer l’état de la question dans des pays aussi divers que le Bénin, Djibouti,  le Cambodge, la Nouvelle Zélande, le Brésil, le Chili, le Portugal, la France, le Royaume uni, le Portugal, la Finlande.

Si Denis Meuret résume le paradoxe de la situation française en appelant à « éduquer à la confiance dans une société de la défiance[3] », d’autres contributeurs soulignent l’ambivalence des rapports à l’école, à Djibouti[4], ou, en Nouvelle Zélande[5], pour les maoris, quand d’autres, comme les auteurs de l’article sur le Cambodge[6],  montrent toute la force de la défiance à l’égard de l’école, manifestée par l’existence, en parallèle de l’école officielle, d’une « école de l’ombre ». Si, pour les minorités ou les pays marqués par les épreuves du colonialisme et de la guerre, la situation est préoccupante, la confiance en l’école et à l'école vacille dans bien des pays. La contribution anglaise[7] analyse les effets négatifs l’évaluation des établissements scolaires sur la pédagogie et les élèves eux-mêmes ; « les élèves deviennent des biens marchands : leurs performances sont le fruit d’une discipline qui passe par l’entraînement et la répétition, et, en échange, elles servent à améliorer la qualité de leur établissement ». On ne saurait décrire plus clairement les effets du néolibéralisme en éducation.

Dans ce paysage international où l'ancien modèle scolaire ne fait plus autorité, deux articles, placés en fin de dossier, redonnent confiance au lecteur. Il s’agit, d'une part, de l’article brésilien[8] qui montre comment la perte de confiance dans l’état de Sao Paulo résolu à fermer des lycées, conduit les lycéens à réagir non en "groupe assujetti", mais en "groupe sujet", et à obtenir ainsi un recul du gouvernement. Et, d'autre part, de l’article finlandais[9], pays où la confiance est « la pierre angulaire du système éducatif », rendant le contrôle inutile : il n’y a pas d’inspecteurs en Finlande…

L’introduction de Laurence Cornu[10] souligne d’abord l’effort d’élaboration conceptuelle des auteurs, sur les enjeux de l’éducation, les formes d’autorité, les confiances dont on parle. Elle analyse ensuite les liens entre démocratie, autorité et confiance, liens inscrits dans l’histoire longue, marqués par les tensions contemporaines, et s’appuie sur plusieurs contributions qui témoignent du fait que la confiance en éducation est aujourd’hui à l’épreuve du néo-libéralisme. Elle montre enfin, en s’appuyant sur le travail des auteurs, combien « l’urgence est de produire des horizons servant à vaincre le sentiment d’arbitraire[11] », et que « nous pourrions, au lieu de transformer en bien marchands des élèves dont on dédaigne la profondeur et la complexité, célébrer au contraire les diverses formes de réussite de tous nos enfants (…) Le jeu en vaut assurément la chandelle[12] ». Ce jeu, les lycéens brésiliens l’ont eux-mêmes pris en mains : « ce que peut-être ces lycéens ont été capables de produire était une nouvelle expérience du désir non assujetti, de reprise de confiance en leurs propres capacités politiques, et de création subjective face à l’ordre des vérités assujetties[13] ». Comme l’écrivent les auteurs finlandais, « faire de l’école une communauté d’apprentissage, renforcer le rôle actif des élèves et la coopération entre les enseignants et les divers acteurs, voilà les nouveaux défis dans le domaine de l’apprentissage auquel tous les enseignants sont confrontés». « L’utopie concrète[14] », c’est maintenant !


[1] http://www.cevipof.com/fr/le-barometre-de-la-confiance-politique-du-cevipof/resultats-1/vague7/

[2] Revue internationale d'éducation, n° 72, septembre 2016 - Dossier Confiance, éducation et autorité https://ries.revues.org/

[3] Meuret, Denis, Eduquer à la confiance dans une société de la défiance

[4] Salomon Tsehaye, Rachel, Des rapports à l’école à Djibouti : entre confiance et défiance

[5] Skerret, Mere, Ritchie, Jenny, Kia tutaiea : honorer les liens – confiance, autorité, éducation en Nouvelle Zélande

[6] Bray, Mark, Liu, Junyan, Zhang, Wei, Nutsa KobaKhidze, Magda Confiance, défiance et (abus d’) autorité dans l’éducation au cambodge – leçons tirées de l’école de l’ombre

[7] Kelly, Peter, Autorité, responsabilité, pédagogie et évaluation dans les établissements scolaires anglais

[8] Gallo, Silvio, Filordi de Carvalho, Alexandre, Des lycéens se constituent en groupe sujet… et réinventent une confiance politique – le cas des écoles de l’Etat de Sao Paulo au Brésil

[9] Halinen, Irmeli, Niemi, Hannele, Tom, Auli, La confiance, pierre angulaire du système éducatif en Finlande

[10] Cornu, Laurence, Pour uen culture pratique de la confiance, utopie concrète.https://ries.revues.org/5495

[11] Rachel Salomon Tsehaye, article cité en note 3

[12] Peter Kelly, article cité en note 6

[13] Silvio Gallo, Alexandre Filordi de Carvalho, article cité en note 7

[14] Comme l’écrit Laurence Cornu, article cité en note 10

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