"Politiques éducatives" : en France, l’éducation à la découpe

N’y aurait-il en France de politique éducative que sectorielle, et la politique éducative se réduirait-elle à la juxtaposition de ces politiques sectorielles portées par des acteurs multiples à différentes échelles territoriales ? L’emploi privilégié du pluriel « politiques éducatives » révèle une conception dominante de l’éducation à la découpe.

Le choix du singulier ou du pluriel en éducation  traduit des choix politiques que seul manifeste ce choix du nombre.

Il en va ainsi de la prédominance du pluriel « politiques éducatives » par rapport au singulier « politique éducative ». La recherche du pluriel sur le site du ministère de l’éducation nationale donne 150 réponses, dont 34 dans la rubrique actualité,  34 encore dans celle consacrée aux rapports et publications[1]. Sur la première page de réponses, le pluriel est de rigueur : « politiques éducatives et mobilité sociale » qui désigne une chaire créée à l’Ecole d’économie de Paris, suivi des « politiques éducatives territoriales » ou « politiques éducatives et territoires » ou encore « les politiques éducatives locales », « la création d’un  nouvel organisme d’évaluation des politiques éducatives » conformément à la loi pour une école de la confiance. Quand « politique éducative » apparaît au singulier, c’est qu’on parle d’une politique éducative sectorielle, comme « la politique d’éducation artistique et culturelle ». Si le pluriel s’entend lorsqu’on parle de politiques éducatives locales ou territoriales, on est bien en peine de trouver un singulier pour caractériser ce que serait une politique éducative nationale.

Par exemple, tenons-nous en aux trois dernières lois orientant la politique éducative française au 21e siècle.  

Dans la loi pour une école de la confiance de 2019, « politique » est introuvable, et  éducative n’apparaît au singulier que dans « communauté éducative » et au pluriel dans «  des actions, notamment sociales ou éducatives ».

Dans la loi de refondation de 2013, « la communauté éducative » est citée, pas la politique éducative. « Politique » apparaît 19 fois (politique de prévention, politique de santé, politique régionale, les politiques publiques, politique budgétaire, politique partenariale, politique de réussite éducative, politique de promotion de la science, politique des cycles, politique de la ville, etc.), mais « politique éducative » est introuvable. Il y a bien des politiques, mais pas une politique éducative. Quand on l’évoque, c’est au pluriel : « Le pilotage des politiques éducatives nécessite d'avoir une vision globale du fonctionnement et de l'efficacité du système éducatif. L'évaluation doit être scientifique, indépendante et apporter une aide à la décision politique et à la mise en œuvre de réformes » ; « d’autres ministères conduisant des politiques éducatives ».

Dans la loi pour l’avenir de l’école de 2005, politique apparaît au pluriel dans « politiques de partenariats », « éducative » dans « communauté éducative », « assistance éducative », « réussite éducative », « mission éducative ». La « politique éducative » est absente.

Ce que ce rapide examen traduit, c’est l’absence de vision unifiée de l’éducation, celle-ci étant conçue à la découpe, si brillamment manifestée par la litanie des « éducations à » (au développement durable, à l’éloquence, aux médias et à l’information, à l’orientation, à la santé, …) et les quatre parcours éducatifs (avenir, citoyen, éducatif de santé, d’éducation artistique et culturelle) dont l’école proclame le caractère prioritaire sans leur donner de véritable place, l’espace-temps-scolaire étant saturé par des enseignements disciplinaires aux programmes surchargés.

Ce pluriel est révélateur de l’enchevêtrement désordonné des politiques éducatives, des « éducations à », qui brouillent la lisibilité de la formation proposée aux élèves de France, sauf pour ceux qui savent y repérer l’itinéraire en faisant de bout en bout les « meilleurs » choix, entre le public et le privé, et, au sein de l’un comme de l’autre, des « meilleurs» établissements, des options ségrégatives, des spécialités porteuses, et du « meilleur » coaching scolaire.

Pour pouvoir penser « politique éducative » au singulier, on se prend à souhaiter une autre culture éducative. Une culture éducative ou la politique éducative unifierait  tout ce qui est entrepris pour que tous les élèves apprennent effectivement ce que l’on juge indispensable pour chacun, et que chacun puisse cultiver son potentiel dans une diversité de voies possibles. Une politique éducative qui ne s’inscrirait pas dans un cadre prédéterminé qu’il n’est pas question de modifier, ou seulement à la marge, mais passerait au crible ce qui compose le menu indigeste aujourd'hui offert aux élèves, pour en concevoir un autre répondant aux besoins essentiels de notre temps, et aux multiples potentiels de chaque enfant et jeune. Une politique éducative qui permettrait à chaque personne de cultiver ses talents.

Ce nouvel imaginaire éducatif pourrait bousculer le débat public sur l’Ecole. Il ne s’agit pas, une fois de plus  de remplacer une réforme par une autre, une loi d’orientation par une autre, pour que rien ne change sur le fond. Il s’agit d’abord et avant tout de sortir d’un carcan de pensée, d’appliquer au désordre actuel des savoirs scolaires[2] et à ce qui le fonde un doute méthodique remettant en cause toutes les fausses évidences qui empêchent notre Ecole de sortir de l’ornière de l’éducation à la découpe.

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[1] https://www.education.gouv.fr/recherche?keywords=%22politiques%20%C3%A9ducatives%22

[2] Désordre analysé par le Collectif d’interpellation du curriculum (CICUR)

https://curriculum.hypotheses.org/

 

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