«Tenue correcte» en établissement scolaire: une vraie question éducative

La question de la tenue de correcte ne se règle pas à coups de sanctions. Elle pose une question éducative de fond, soulevée en 1961 par Hannah Arendt : comment construire des règles de vie communes quand elles ne peuvent plus s’imposer par la force de l’autorité ou de la tradition ?

La journée du 14 septembre organisée pour en finir avec l’exigence d’une tenue correcte dans les règlements intérieurs des collèges et lycées a le mérite de poser une vraie question éducative.

On ne peut qu’être d’accord, par exemple, avec les promotrices et promoteurs de cette action quand ils souhaitent un développement de la lutte contre les stéréotypes de genre, le sexisme, et le harcèlement. On se souvient de l’expérience menée par un lycéen californien en 2017 : il avait pu passer une journée entière dans son établissement vêtu d’un crop top et d’un jean laissant voir le haut de son boxer [1], sans faire l’objet d’une seule remarque, quand les élèves filles du même établissement étaient appelées à se vêtir autrement qu’en crop top. Il montrait par là l’inégalité de genre pratiquée dans son établissement en matière vestimentaire.

On sait aussi que le contrôle de la tenue a pu se teinter ici ou là, au nom de la laïcité, d’une discrimination de genre et de religion, quand on a voulu en 2016 interpréter comme "signe manifestant une appartenance religieuse" le port de jupes considérées comme trop longues[2]. Mais il s’agissait alors d’une interprétation abusive de la loi du 15 mars 2004 encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics[3]. Mais l’exigence de neutralité religieuse vestimentaire étant reprise dans tous les règlements intérieurs, c’était bien aussi une question d’application du règlement intérieur qui était posée.

Alors faut-il remiser au placard des exigences désuètes l’affirmation dans le règlement intérieur des établissements publics locaux d’enseignement d’une « tenue correcte » ? Telle est la question posée.

On se souviendra d’abord de ce qu’Hannah Arendt écrit de l’éducation en 1961 : « Dans le monde moderne, le problème de l’éducation tient au fait que par sa nature même l’éducation ne peut pas faire fi de l’autorité ni de la tradition, et qu’elle doit cependant s’exercer dans un monde qui n’est pas structuré par l’autorité ni retenu par la tradition[4] ».

On observera ensuite,  que, contrairement à ce qu’on imagine parfois, le règlement intérieur des établissements s’applique à tous ceux qui y travaillent et pas seulement aux élèves : ainsi, l’exigence du port d’une tenue correcte s’applique tout autant aux personnels. Est-il correct pour un personnel de porter un pantalon qui laisse apparaître le haut du sous-vêtement, de venir à la belle saison en bermuda et débardeur et chaussé de tongs ? C'est déjà une entorse au règlement intérieur que de ne cibler que les élèves en matière vestimentaire.

La question mérite une autre réponse que oui ou non, laissée à l’appréciation de chacun. Pour que les règles aient un sens, il faut désormais qu’elles soient partagées, qu’elles fassent régulièrement l’objet d’un débat collectif. Comment ne pas penser que la question de la tenue correcte devrait être débattue en conseil de vie collégienne et lycéenne, puis en conseil d’administration, de façon à ce que toutes les parties concernées, élèves, personnels, parents, s’expriment et soient entendues. Il y aurait là sans aucun doute un moyen de dépasser le paradoxe souligné par Hannah Arendt. Ce n’est pas en brandissant des punitions ou sanctions tout en ayant fait l’économie d’un débat argumenté sur ce qu’on convient d’appeler tenue correcte dans ce collège, ce lycée, que l’on résoudra la question des crocs ou des shorts jugés trop courts. Les réponses pourront varier d’un établissement à l’autre, l’essentiel, c’est qu’elles aient été construites collectivement, patiemment, dans le respect des points de vue de chacune et chacun. Et, dans cette construction, une sensibilisation aux questions de sexisme et de genre a toute sa place.

Faut-il s’offusquer que certaines règles soient négociées et non pas imposées ? Là n’est pas la question. Par delà ce qui n’est pas négociable, il existe tout un champ qui gagne à faire l’objet d’une concertation accompagnée d’une information et sensibilisation de tous à tous les aspects de la question. Sans aucun doute, la « tenue correcte » relève-t-elle de ce champ-là.

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[1]https://www.madmoizelle.com/dress-code-sexiste-crop-top-951771

[2]https://www.marianne.net/societe/laicite-lecole-la-jupe-longue-va-t-elle-devenir-le-nouveau-voile

[3]https://www.education.gouv.fr/bo/2004/21/MENG0401138C.htm

[4]http://skhole.fr/hannah-arendt-%C3%A9ducation-moderne

 

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