Elèves réfractaires du 8 janvier : terroristes en puissance ou citoyens en devenir ?

Encore une fois se vérifie le principe selon lequel les trains qui arrivent à l’heure ne sont pas une information. Depuis le 8 janvier, on parle davantage des incidents qui ont marqué dans des établissements scolaires la journée du 8 janvier, et notamment la minute de silence nationale, que des initiatives prises par les lycéens eux –mêmes, sans attendre une instruction gouvernementale, dès le 7 janvier au soir. On doit d’abord se réjouir en effet que, pour une grande masse de collégiens et lycéens, l’onde de choc émotionnelle provoquée par les attentats du 7 se soit traduite par une mobilisation autour de libertés républicaines fondamentales : liberté de conscience, liberté d’expression, liberté de publication, non discrimination religieuse.

Mais il faut aussi s’interroger sur ceux qui, parmi les élèves, ne se sont pas reconnus dans cet élan. En quoi l’éthique éducative peut-elle nous aider à trouver, sur l’instant, et dans le temps long, une réponse adaptée à chacune des situations ?

Il faut d’abord se garder a priori d’une volonté d’unanimisme. Est-ce que, justement, éduquer à la liberté de conscience et à la laïcité est compatible avec une participation obligatoire à un moment de recueillement ? Ne vaut-il pas mieux permettre à tous ceux que leur émotion et leur conscience conduisent à vouloir y participer, de vivre ce moment dans un recueillement unanime, sans fausse note ? Et, dans la même logique, permettre à ceux que leur émotion et leur conscience poussent à vouloir rester en retrait de s’abstenir d’y participer ?

Il ne s’agit pas, ce faisant, de renoncer à l'ambition d’éducation à la laïcité. Il s’agit, par une attitude profondément respectueuse de la laïcité, de préserver les chances de poursuivre, à travers les enseignements d’éducation civique ou d’éducation civique juridique et sociale, d'enseignement moral et civique dès l'an prochain, mais aussi au fil des heures de vie de classe, des débats organisés à l’initiative des maisons des lycéens, des projets pluridisciplinaire d’éducation à la citoyenneté, de la formation à la culture des médias et de l’information, un travail patient d’institution du citoyen avec tous les élèves.

Est-il toujours judicieux de poursuivre disciplinairement, voire juridiquement, des adolescents réfractaires, en les assignant à leur geste inacceptable d’irrespect de la minute de silence, en renforçant leur sentiment que décidément l’école ne veut pas d’eux, ne les reconnaît pas comme n’importe lequel de ses propres élèves ? Ne peut-on pas considérer aussi que ces élèves sont des citoyens en devenir et qu'on  ne doit céder à aucun fatalisme ou déterminisme qui  ferait désespérer de leur posible évolution, renoncer à l'action éducative à leur égard, et risquerait de renforcer leur identification possible aux auteurs des attentats ?

Il n’y a pas, à ces questions, de réponse unique, valable pour tous. C’est au cas par cas qu’il faut traiter chacune de ces situations, et certaines méritent sans doute une réponse complexe, car les mesures disciplinaires participent de l’action éducative.

Néanmoins des principes d'éthique éducative peuvent aider à avoir un cap au moment où on est soi-même emporté par l’émotion. C’est d’abord le principe d’éducabilité, qui refuse le déterminisme et considère qu’un élève n’est a priori jamais réductible à un acte, aussi grave soit-il : son chemin vers la citoyenneté n’est pas fermé,  et c’est à l'école de le garder ouvert pour lui. C’est ensuite un des principes énoncés par la charte de la laïcité : La laïcité garantit la liberté de conscience à tous. Chacun est libre de croire ou de ne pas croire. Elle permet la libre expression de ses convictions, dans le respect de celles d’autrui et dans les limites de l’ordre public (…) La République assure dans les établissements scolaires le respect de ces principes[1]. C’est enfin le principe d’exemplarité de l’institution éducative et de chaque éducateur : L’école et la République s’affaibliraient-elles en montrant l’exemple de « la libre expression des convictions dans le respect de celles d’autrui et dans les limites de l’ordre public » ?

Retenons les propos de cette proviseure d’un lycée professionnel rapportés dans Le Monde du 16 janvier : « Je voulais que cette minute de silence soir sincère, éclairée et solennelle. Les élèves qui n’étaient pas dans cette démarche, on devait l’entendre, ils pouvaient partir. Ils n’ont été qu’une dizaine à le faire ». Et les auteurs de l’article[2] ajoutent : « Beaucoup moins que ce que redoutait l’équipe ». N’était-ce pas là agir vraiment pour que la minute de silence nationale ait tout son sens et  montrer à la dizaine de réfractaire comme à tous les autres élèves, qu’à l’école aussi « la libre expression des convictions dans le respect de celles d’autrui » n’est pas un vain mot mais une réalité ? Une belle occasion en tout cas pour les élèves, comme les y incite l’article 15 de la Charte de la laïcité, de « faire vivre la laïcité dans leur établissement ».

 


[1] http://cache.media.education.gouv.fr/file/09_Septembre/64/0/chartelaicite_3_268640.pdf

[2] Mattea Battaglia et Benoît Floc’h, « L’école ne peut pas résoudre tous les problèmes de la société », Le Monde, 16 janvier 2015.

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