Redoublement : le changement à bas bruit ?

S’il est une caractéristique de la forme scolaire française bien établie dans la culture des personnels, des élèves et des parents, c’est bien le redoublement, censé sanctionner des résultats insuffisants pour envisager le passage dans la classe supérieure. Or, en ce domaine, l’évolution est nette.

S’il est une caractéristique de la forme scolaire française bien établie dans la culture des personnels, des élèves et des parents, c’est bien le redoublement, censé sanctionner des résultats insuffisants pour envisager le passage dans la classe supérieure. Or, en ce domaine, l’évolution est nette. Le décret  N°2014-13277 du 18 novembre 2014[1] modifiant les dispositions du code de l’éducation concernant les paliers d’orientation et le redoublement qui entre en vigueur à compter des procédures d’orientation 2015- 2016, semble accompagner un mouvement amorcé depuis longtemps de renoncement à une pratique dont la vanité est démontrée par les études nationales et internationales.

L’édition 2015 de L’Etat de l’école[2] montre en page 31 l’évolution des redoublements de 1986 à 2014 : ils sont passés, au collège, de 15% en 5e et 3e, de plus de 10% en 6e et 4e à moins de 5% ; au lycée, ils sont passés de 15 à 20% en seconde et terminale à entre 5 et 10%, et de 12% en première à moins de 5%. Ainsi, relève la même étude page 40, «depuis 2003, l’ensemble du second degré a perdu 166 500 élèves, du fait de la baisse des redoublements ou de la taille des générations (…) La durée de scolarisation diminue légèrement dans le secondaire du fait, en partie, de la baisse des redoublements ». Dans le premier degré, entre 2008 et 2014, selon les évaluations CEDRE[3], « il apparaît que le pourcentage d’élèves « en retard » a baissé, passant de 15,3 % à 11,4 %, conséquence directe de la diminution des redoublements, tandis que les performances des élèves « à l’heure » ne présentent pas d’évolution significative», signale l’étude en page 50.A l’issue de la 3e, le pourcentage de redoublements passe, entre 2006-7 et 2013-2014, de 6 à 3,5%. Au lycée « le taux d’accès au niveau IV de formation est passé de 34 % en 1980 à 71 % en 1994 (toutes voies de formation comprises) grâce à une nette baisse des redoublements en première provoquant un afflux d’élèves en terminale».

Est-ce à dire pour autant que la mise en œuvre en cette année scolaire du décret du 18 novembre 2014 passera inaperçue ? Sans doute pas.

En effet, notons d’abord que désormais le redoublement ne figure plus dans les propositions ou les décisions d’orientation possibles. Le décret en effet « souligne enfin le caractère exceptionnel du redoublement et en précise les modalités de mise en œuvre, avec notamment la nécessité d'un accompagnement spécifique des élèves concernés ». Il insiste sur l’accompagnement pédagogique des élèves.

Dans le premier degré, il indique qu’ « à titre exceptionnel, le redoublement peut être décidé pour pallier une période importante de rupture des apprentissages scolaires. Il fait l'objet d'une phase de dialogue préalable avec les représentants légaux de l'élève. La décision de redoublement est prise après avis de l'inspecteur de l'éducation nationale chargé de la circonscription du premier degré. En cas de redoublement, un dispositif d'aide est mis en place, qui peut s'inscrire dans un programme personnalisé de réussite éducative. Aucun redoublement ne peut intervenir à l'école maternelle, sans préjudice des dispositions de l'article D. 351-7

Dans le second degré, il en va de même selon l’article 27 du décret : «  À titre exceptionnel, un redoublement peut être mis en œuvre pour pallier une période importante de rupture des apprentissages scolaires. Il intervient avec l'accord écrit des représentants légaux de l'élève ou de l'élève lui-même, lorsque ce dernier est majeur, après que le conseil de classe s'est prononcé et à la suite d'une phase de dialogue avec le chef d'établissement, conformément à l'article L. 311-7 du présent code. La décision de redoublement est notifiée par le chef d'établissement aux représentants légaux de l'élève ou à l'élève lui-même lorsqu'il est majeur. Lorsqu'un élève est autorisé à redoubler, un accompagnement pédagogique spécifique est mis en place, qui peut comprendre notamment un  programme personnalisé de réussite éducative. »

Hormis ce cas précis, le redoublement ne pourra être demandé par la famille ni proposé par l’établissement. Seul le maintien dans la classe d’origine est prévu par les articles D331-35 (cf. Art. 16 du même décret) et D331-37 du code de l’éducation. Il intervient uniquement à l’issue des classes de 3e ou de 2nde, lorsque les représentants légaux sont en désaccord avec la décision d’orientation définitive.

Cela signifie notamment la fin des commissions d’appel en 6e et 4e, et leur maintien en fin de 3e et 2nde. Renversement de situation significatif, une procédure d’appel pour statuer sur le bien-fondé des demandes de redoublement émanant des familles et refusées par l’établissement, quel que soit le niveau de classe concerné. Les modalités de cette procédure seront précisées ultérieurement.

A travers l’exemple de l’évolution du redoublement en France, on voit comment le changement est possible, en éducation, sur un temps long, sans susciter de fortes polémiques ni mobiliser manifestants et grévistes. A bas bruit, ce qui allait de soi dans les années 80 devient de plus en plus exceptionnel, et désormais, ce sont les parents qui pourront faire appel contre un refus de redoublement et non contre une décision de redoublement. Progressivement on passe de la sanction de la difficulté scolaire par le redoublement à sa résolution par l’accompagnement pédagogique. A ceux qui désespèrent parfois du changement en éducation et de la résistance inexpugnable de la forme scolaire française, les évolutions que signale la livraison 2015 de L’Etat de l’école et que sanctionne ce décret apportent un démenti bienvenu.


[1] http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=84055

[2] http://cache.media.education.gouv.fr/file/etat25/48/1/depp-etat-ecole-2015_484481.pdf

[3] Cycle des évaluations disciplinaires réalisées sur échantillon http://www.education.gouv.fr/cid81218/methodologie-du-cycle-des-evaluations-disciplinaires-realisees-sur-echantillon-cedre-en-fin-d-ecole-et-fin-de-college.html

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