Jean-Pierre Veran (avatar)

Jean-Pierre Veran

formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université

Abonné·e de Mediapart

816 Billets

1 Éditions

Billet de blog 17 novembre 2022

Jean-Pierre Veran (avatar)

Jean-Pierre Veran

formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université

Abonné·e de Mediapart

Politique curriculaire : des enjeux à la mise en œuvre ici et ailleurs

Le16 novembre, le CICUR a croisé les regards d’experts et de professionnels d’ici et de pays voisins sur la politique des savoirs et sa mise en œuvre : la réflexion avance, de nouvelles questions et controverses se dessinent, le débat est ouvert.

Jean-Pierre Veran (avatar)

Jean-Pierre Veran

formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La première journée du séminaire en ligne du collectif d’interpellation du curriculum (CICUR), organisée le 16 novembre[1], a permis, selon l’ambition qu’elle affichait, de croiser des regards d’experts, de chercheurs  italien, belge et français, et de professionnels des écoles, collèges, lycées et EREA, en tissant les éclairages de l’histoire de l’éducation, de la sociologie, de la didactique des disciplines, de l’éducation comparée et les expériences de terrain.

De cette riche matière, quels fils conducteurs se dégagent ?

Un premier sans doute réside dans une nécessité historique : si l’on veut continuer à faire société, à jouer collectif, à produire des communs, on ne peut laisser l’esprit du capitalisme mettre la main sur les missions  de l’école, en privilégiant la compétition entre élèves pour être le meilleur dans le meilleur établissement, et entre établissements pour faire partie des gagneurs de la compétition scolaire et sociale. On ne peut donc dissocier le débat sur l’école du débat sur la société que nous souhaitons.

Un second consiste à ne pas croire qu’il suffirait d’une bonne réforme d'inspiration curriculaire pour changer l’école. Les exemples analysés par Arduino Salatin à propos des réformes de la formation professionnelle en Italie  et par Bernard Delvaux à propos du pacte pour un enseignement d’excellence dans la communauté Wallonie-Bruxelles de Belgique tendent  montrer que la première n’a pas réussi à inverser le déclin du choix de la filière professionnelle et que la seconde n’a pas empêché les pouvoirs organisateurs de garder la main et de réintroduire par la fenêtre de la classe les cloisonnements disciplinaires qui auraient dû en sortir par la porte. Intervenant après eux, Aziz Jellab a conclu son analyse de l’enseignement scolaire français en mettant en lumière deux absents majeurs dans le débat : les élèves et les savoirs. Rien que cela…

Justement les professionnels ont placé les élèves et les savoirs enseignés au cœur de leurs démarches. La directrice d’école en soulignant la nécessité d’améliorer le climat scolaire pour que les élèves reprennent goût aux apprentissages, en agissant avec les parents, la municipalité, les acteurs du quartier. La professeure de collège en invitant les parents des élèves à venir en classe raconter les histoires dont ils sont porteurs, de façon que les élèves puissent les raconter à leur tour dans le quartier. Le CPE d’EREA, en montrant l’effet que produit sur des élèves n’ayant plus confiance ni en eux ni en l’école leur participation, à parité avec les adultes, aux commissions éducatives : apprentissage des règles de l’écoute, du débat, de l’argumentation, et ainsi meilleure disposition aux apprentissages scolaires et professionnels. La principale de collège exposant comment on peut améliorer la réussite scolaire en visant le bien-être, notamment lors de l’évaluation, et comment sur ces sujets on peut travailler en réseau d’établissements. L’infirmière conseillère technique au rectorat distinguant l’écart entre le prescrit (l’école promotrice de santé) et le réalisé, et posant la question : pourrait-on généraliser  des pratiques probantes réalisables pour peu que le partenariat, et l’engagement pluriannuel du collectif donne chair à un véritable parcours éducatif de santé pour tous les élèves ? L’inspectrice cheffe de mission académique éducation au développement durable (EDD) soulignant au passage la multiplication des labels (numérique, E3D,Erasmus+bonne pratique, eTwinning, Euroscol, Génération 20-24, etc.) qui pourrait reproduire au sein du champ éducatif les tuyaux d’orgues que l’on connaît dans les matières scolaires et donnant des exemples probants d’engagements environnementaux et citoyens, comme ceux d’élèves obtenant par leur ténacité la désimperméabilisation de terrains de tennis non utilisés dans leur lycée. La proviseure adjointe d’un lycée français à Toronto comparant le curriculum de  la province d’Ontario avec le curriculum français et les différences de culture éducative qui en résultent chez les enseignants, élèves et leurs parents.

En somme, comme le rappelait Marc Demeuse, il est nécessaire, dans une société liquide,  de ne pas bousculer les citoyens et personnels, de prendre le temps de consulter et d’informer les uns et de former les autres, en choisissant de confier le QUOI à l’Etat et le COMMENT aux établissements. Yves Reuter, pour sa part, rappelait les finalités multiples qui peuvent être celles de l’école et mettait en garde contre une vision holistique de la cohérence absolue de tous les apprentissages scolaires. Ce qui est indispensable, selon lui, c’est de développer les espaces et temps d’échanges professionnels, sur le modèle de l’école Vitruve, et de répondre à des questions posées au CICUR : quel débat citoyen construire ? Comment associer étroitement question sociale et question éducative ?

De cette journée, on retiendra notamment que l’école ne peut apporter seule les réponses nécessaires, que l’éducation est une affaire qui engage de multiples acteurs avec elle ; que l’organisation actuelle des savoirs constitue un mille-feuilles inégal dont le sens se perd pour tous les acteurs, élèves, personnels, parents, tant est grand l’écart entre finalités affichées et objectifs réels, comme entre le prescrit et le réalisé ; que la politique des savoirs est donc un enjeu capital : il faut la sortir de l’ombre où elle est maintenue pour la questionner et la repenser en fonction d’objectifs démocratiques collectivement élaborés.

_______________________________________________________

[1] https://curriculum.hypotheses.org/1844

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.