SEGPA : verre presqu’à moitié plein ou plus qu’à moitié vide ?

Le parcours des élèves scolarisés en SEGPA n’est-il pas un miroir grossissant des succès et des limites de notre système de formation ?

La deuxième note d’information de la DEPP pour 2017 a choisi délibérément dans son titre l’option du verre à moitié plein : Après leur entrée en sixième en 2007, près de quatre élèves de SEGPA[1] sur dix sortent diplômés du système éducatif [2]. L’option du verre plus qu’à moitié vide aurait conduit à titrer : « plus de six élèves de SEGPA sur dix sortent sans diplôme du système éducatif ».

La note fournit des éléments qui éclairent, au travers de diverses données, ce résultat brutal qui concerne moins de 4% des élèves entrés au collège en 2007. « Les élèves de SEGPA sont plus fréquemment des garçons, et des enfants issus d’une famille nombreuse et de milieu défavorisé. La quasi-totalité d’entre eux a connu un redoublement à l’école primaire, en CP pour la moitié d’entre eux ». Cette phrase extraite du chapô de la note livre déjà des éléments éloquents, surtout si on compare ces données à celles de la moyenne des collégiens hors SEGPA. Ainsi, près de la moitié des élèves de SEGPA appartiennent à une fratrie d’au moins quatre enfants, au lieu de 22% ; 27% vivent dans une famille monoparentale contre 19% ; 4,3% contre 1,3% vivent en foyer ou faille d’accueil ; 17,4% contre 10,5% dans une famille d’origine immigrée. 75% d’entre eux appartiennent aux 30% de familles les moins aisées. Seuls 3% ont un de leurs parents diplômé du supérieur. 97% d’entre eux sont entrés en 6e avec une année de retard, provoquée pour 46% par le redoublement du CP, contre 4% des collégiens hors SEGPA. 13,4% d’entre eux sont scolarisés en réseau d’éducation prioritaire, contre 3,4% des collégiens hors SEGPA.

Si, au cours des années collège, les élèves de SEGPA ne sont que 7% à redoubler contre 14% des collégiens hors SEGPA,  ils sont 85% seulement à atteindre la 3e contre 96% de l’ensemble des collégiens. Il y a donc parmi eux 15% de « perdus de vue » sans qualification ni certification  dès le collège, et 20% d’entre eux ne poursuivent pas leur formation après la 3e. Ils ont 16 ans plus tôt que leurs camarades hors SEGPA et quittent la formation dès l’âge de scolarité obligatoire. Parmi eux sont surreprésentées les filles, comme les élèves dont les parents sont inactifs. En revanche, les enfants dont les parents sont ouvriers ou employés sont sous-représentés.

Si 1% des élèves de SEGPA obtient le brevet (DNB), on ne sait pas, faute de statistiques nationales,  combien d’entre eux obtiennent le certificat d formation générale (CFG).

 Après la 3e, 3 élèves sur 4 s’orientent vers un CAP, dont 20% en apprentissage. 60% vont dans des filières de production, 40% dans les filières de services. 6% s’engageant dans d’autres voies professionnelles.

Huit ans après leur entrée en SEGPA, 37% des élèves ont obtenu un diplôme professionnel, les variations entre les territoires étant très fortes. « Pour les élèves de SEGPA, le taux d’accès au CAP varie ainsi de 29 % dans les académies de Montpellier et Aix-Marseille à plus de 42 % dans les académies de Paris, Créteil et Rouen ».

«Parmi ces diplômés, près de la moitié (4 700) ont obtenu leur CAP dans la durée théorique, soit six ans après leur entrée en sixième (session 2013). Ce sont majoritairement les filles (+ 5 points par rapport à la répartition initiale) et les enfants d’ouvriers et d’employés (+ 6 points) qui obtiennent le CAP dans cette durée».

Quel bilan peut-on tirer de cette étude ? « Finalement, à l’issue des sessions d’examen 2015, sur les 28 100 élèves de SEGPA entrés en sixième en 2007, 58% sont sortis du système éducatif sans aucun diplôme. Les sorties ont surtout eu lieu en cours et en fin de collège (respectivement 26 % et 30 % du total des sortants), mais aussi tout au long du second cycle professionnel (44 %). Le taux de diplômés s’élève à 37 % (à 3 % pour le seul baccalauréat professionnel). Le profil de ces diplômés est complémentaire de celui des sortants. Il s’agit en effet plus souvent de filles (43 % contre 38 % pour l’ensemble des élèves de Segpa) et d’enfants dont les parents sont ouvriers (41 % contre 37 %)».

On peut difficilement accepter de considérer comme inévitable le fait que plus de 60% des élèves entrés en SEGPA sortent sans diplôme de leur parcours de formation. Il faut donc se risquer, à partir de cet état des lieux, à formuler quelques observations et hypothèses.

La première réside sans doute sur l’inégalité d’accès au diplôme constatée entre les académies. Il y a là nécessité d’aller plus loin, pour déterminer les origines diverses de ces écarts et les éléments qui favorisent dans certaines académies l’accès des élèves de SEGPA au CAP. Il serait souhaitable aussi d’avoir une information fiable sur le taux d’accès au CFG, dont l’ignorance, à l’époque du big data, paraît anachronique.

La deuxième porte sur le contexte familial, social et culturel d’un bon nombre d’élèves de SEGPA. Il n’est pas indifférent de noter la réussite des enfants d’ouvriers et d’employés dans la poursuite d’études et l’accès à la qualification. A l’inverse, les enfants de parents inactifs sont surreprésentés parmi les décrocheurs. Cela conduit à une deuxième hypothèse : pour ces élèves, la possibilité d’accéder à un internat dès le collège n’aiderait-elle pas à réduire les difficultés qu’ils rencontrent à se reconnaître et s’investir  dans un parcours de formation si éloigné souvent de leur contexte familial quotidien ? L’environnement éducatif offert à l’internat aiderait les élèves et leur famille à surmonter les difficultés rencontrées.

La troisième réside dans le fait que les SEGPA, en collège, ne fonctionnent que trop marginalement de manière inclusive. Les élèves et les personnels qui les encadrent y ont leurs locaux propres, et il arrive fréquemment que les cours de récréation soient distinctes entre élèves d’enseignement général et élèves d’enseignement général et professionnel adapté. On peut émettre une première hypothèse : ne serait-il pas bénéfique d’avoir, sur le modèle des ULIS, unités localisées pour l’inclusion scolaire, une inclusion renforcée des élèves et des personnels dans une même communauté du collège, avec des espaces de détente et de travail partagés, des échanges de services entre enseignants ? N’y aurait-il pas là un moyen d’améliorer l’estime de soi de tous les élèves de SEGPA, entamée par la séparation qu’ils vivent au collège, et, de ce fait, la réussite de leur parcours de formation ?

N’y a-t-il pas, dans l’exemple des SEGPA, une illustration de ce que notre école réussit, et des progrès qu’il lui reste à accomplir pour réaliser l’ambition d’une formation complète pour tous les élèves au sein  d’une école juste, attentive aux plus démunis ?


[1] Les SEGPA, sections d’enseignement général et professionnel adapté, sont des structures spécialisées intégrées dans certains collèges. elles accueillent des élèves «présentant des difficultés scolaires graves et durables auxquelles n’ont pu remédier les actions de prévention, d’aide et de soutien et l’allongement des cycles », ce qui explique que pratiquement tous les élèves accueillis en SEGPA ont au moins un an de retard. Les SEGPA dispensent des enseignements adaptés et ont une taille minimale de quatre divisions (de la sixième à la troisième) pour permettre aux élèves d’accomplir un cursus complet dans un même collège.

[2] http://cache.media.education.gouv.fr/file/2017/37/9/depp-ni-2017-02-Parcours-des-eleves-en-Segpa_694379.pdf

Paul-Olivier Gasq, Claudine Pirus, DEPP-B1, Note dinformation N°2, DEPP, janvier 2017

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