Données, arts numériques et vie scolaire: «le meilleur des mondes» au collège?

Futurisme numérique et passéisme pédagogique peuvent coexister dans un collège neuf inauguré en cette rentrée. Cela ne va pas sans poser quelques questions éducatives fondamentales.

On ne peut que se réjouir de l’inauguration d’un nouveau collège, où le geste architectural est enrichi du geste artistique grâce au 1% artistique. On ne peut que se réjouir également que l’œuvre ainsi offerte à la communauté éducative soit particulièrement de notre temps, appartenant aux arts numériques. On ne peut sans doute, au premier abord, qu’être bluffé par la présence d’un smartphone géant installé dans le hall du collège et par l’image offerte par son écran : un arbre lumineux, même si des esprits nécessairement chagrins peuvent se prendre à regretter la présence d’un arbre véritable en lieu et place d’un arbre électronique.

Mais les choses ne sont pas aussi limpides qu’on pourrait le croire. Cet arbre n’est pas le pur fruit de l’imagination de l’artiste, mais le résultat du traitement informatique de données transmises par une caméra qui capte l’image des personnes qui descendent l’escalier  central du collège, traitement qui analyse l’état d’esprit,  l’humeur traduits par leurs visages. Ainsi, l’arbre aura des couleurs d’autant plus chaudes que les visages auront été plutôt souriants, d’autant plus froides dans le cas contraire. Si les visages sont particulièrement préoccupés, tendus, l’arbre pourra perdre des feuilles ou des branches. 

Certains pourront voir là un fantastique baromètre du climat du collège, une forme d’alerte possible sur sa détérioration subreptice : ce qui peut échapper à l’observation humaine, faillible, ne peut échapper à l’infaillibilité du calcul informatique. Ils pourront aller jusqu’à s’en réjouir.

D’autres s’interrogeront sur la situation ainsi créée. N’est-il pas particulièrement paradoxal que l’usage du smartphone soit interdit aux collégiens dans les murs du collège, notamment l’enregistrement de séquences vidéos, et qu’un smartphone géant utilise en permanence les images de leurs visages enregistrées par caméra dans l’escalier central du collège ?  Si on respecte le droit, il faut demander à chaque personne ou à ses responsables légaux l’autorisation de capter son image, ce qui rend le fonctionnement du smartphone-baromètre impossible. De plus, cette caméra qui capte les visages dans l’escalier central n’est pas isolée. Plusieurs autres, au nom de la vidéo protection,  sont présentes dans le collège.

Alors, au fond, la seule question qui vaille est la suivante : quelle éducation veut-on donner aux collégiens ? Sur quelles valeurs fondons-nous notre politique éducative ? Veut-on, au nom de la lutte contre la violence[1], transformer l’univers scolaire, notamment celui des collèges d’éducation prioritaire, en espace public ordinaire, avec le risque qu’a dénoncé François Bayrou dès 2006 : « si nous acceptons l’idée que la loi de l’école est la même que celle de la rue, alors l’école a perdu[2] » ?

 Veut-on habituer les futurs citoyens à l’omniprésence du numérique comme moyen de contrôle de leur vie, et banaliser l’utilisation de leur image sans leur consentement ? Souhaite-ton vraiment les faire vivre dans un univers qui semble préfigurer les univers totalitaires de science-fiction ?

On sera d’autant plus réticent à l’égard de la modernité affichée de cette installation que, lors de la visite du collège on découvre que la salle d’étude porte toujours le nom de « salle de permanence », salle privée de sens positif, où il s’agit seulement de passer un temps sans objet, inutile. On voit coexister ainsi dans le même collège, futurisme numérique et passéisme pédagogique. Aurait-on, dans le processus de conception de ce collège, tout simplement oublié la réflexion éducative ?

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[1] Voir notamment la circulaire  n° 2019-122 du 3-9-2019, Prévention et prise en charge des violences en milieu scolaire

https://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=144578

et le billet que ce blog lui a consacré :

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/050919/plan-de-lutte-contre-les-violences-scolaires-et-la-politique-educative

[2]François Bayrou, discours de clôture du colloque sur l’éducation organisé par l’UDF, 11 mars 2006, cité par Claude Lelièvre

https://blogs.mediapart.fr/claude-lelievre/blog/301018/policiers-lecole-belloubet-et-bayrou-vont-ils-lemporter-sur-castagner

 

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