«Radioscopies» d’un ministre à mi-parcours: la politique du puzzle?

Placée sous le sceau du «en même temps», la politique éducative de l’actuel quinquennat est conduite par un ministre dont la loi pour l’école de la confiance présente un fourre-tout plutôt qu’un grand dessein. A partir de tous les actes posés par le ministre, Alain Bouvier tente une radioscopie susceptible d’aider à lire ce qui se passe depuis 2017 dans le système éducatif français.

Dans chacune des parties de son dernier ouvrage paru, Propos iconoclastes sur le système éducatif français[1], Alain Bouvier dérange. Dans la seconde partie, Radioscopies, il le fait en s’efforçant, à partir exclusivement de faits, d’interpréter la politique éducative conduite depuis juin 2017 sans emprunter les œillères d’une idéologie béate d’admiration ou délibérément hostile à l’actuel ministre. Exercice difficile s’il en est, car il risque de mécontenter tout le monde. Exercice de sincérité qui permet en tout cas à l’auteur de montrer ce qui le « révulse » tout autant que ce qui le séduit dans l’action conduite depuis juin 2017.

En cela, Alain Bouvier propose une méthode d’évaluation de l’action ministérielle qui a le mérite d’être aussi objective que possible : partir de tous les actes posés, année après année, et non pas seulement de ceux que retiendrait pour les besoins de sa démonstration un filtre idéologique a priori. A partir des faits scrupuleusement répertoriés, il ne s’interdit pas une réflexion personnelle a posteriori, voire même des paris sur l’avenir.

Que retenir des trois  radioscopies proposées (une par année) ? On retiendra le concept d’incrémentalisme[2] et celui de politique du puzzle, emprunté à Xavier Pons. Ces concepts sont susceptibles en effet d’éclairer le changement qui s’opère dans le pilotage ministériel actuel de la politique éducative française. Après un quinquennat 2012-2017 consacré à l’ambition forte de « refondation de l’école de la République », dont il n’est pas sûr qu’elle fut totalement réalisée, l’actuel ministre semble avoir renoncé à afficher une ambition et un plan pour l’atteindre. Il a plutôt choisi, par la multiplication vertigineuse, mois après mois, année après année, de dispositifs et micro-dispositifs, d’amorcer à très bas bruit un changement qualitatif dont le sens n’apparaîtra « que lorsque la dernière pièce sera posée » (Xavier Pons). Cette vision est certes propice aux approches complotistes tellement à la mode, mais elle permet aussi d’expliquer que la voie choisie est sans doute, selon l’auteur,  la bonne puisqu’elle permet, comme il le note dans les derniers mots de sa conclusion, à ce grand corps malade qu’est le système éducatif français, de « bouger ».

Dans le recensement exhaustif de pas dans la bonne direction et de retours en arrière décevants auquel se livre l’auteur, on pourrait trouver que les pas en arrière sont une sorte de concession au « populisme éducatif », autre concept emprunté à Xavier Pons. Le détricotage, dès sa prise de fonction, par l’actuel ministre, des timides pas en avant accomplis depuis 2013 dans les rythmes scolaires à l’école primaire ou dans la réduction du redoublement, ne correspondrait-il pas à « une situation politique dans laquelle, explique Xavier Pons, les gouvernants proposent un programme d’action publique flattant les attentes perçues de la population sans tenir compte des propositions, des arguments et des connaissances produits dans le cours de l’action publique par les corps intermédiaires ou les spécialistes du sujet » ?

L’essai d’Alain Bouvier n’est pas un ouvrage de circonstance, lié au quinquennat en cours. A travers les faits accumulés et mis en lien, les observations faites en France comme à l’international, il offre aux lecteurs des scénarios possibles pour l’avenir de l’école, dans ce pays comme dans d’autres. C’est une excellente contribution au débat que la collection dans laquelle il paraît souhaite nourrir. Entre une école formelle figée dans ses certitudes et se réduisant à être celle des laissés pour compte de la société marchande et une école prenant en compte tous les changements sociétaux et technologiques et se renouvelant du sol au plafond pour offrir à tous les meilleures chances d’insertion dans la société de la connaissance, l’enjeu n’est pas mince ! On aura l’occasion d’y revenir en évoquant, dans d’autres billets, la première partie de cet ouvrage.

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[1]Alain Bouvier, Propos iconoclastes sur le système éducatif français, Berger-Levrault, 2019, préface de Jean-Marie de Ketele

[2]« Le principe central de l’incrémentalisme stipule que les politiques publiques évoluent le plus souvent de façon graduelle et par un mécanisme de petits pas » écrit Alexandra Jönsson dans l'article incrémentalisme du Dictionnaire des politiques publiques,  Paris, Presses de Sciences-Po, 2010.

 

 

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