«Tenue correcte»: en finir avec les assignations de genre à l’école

Régulièrement la « tenue correcte » inscrite comme une exigence au règlement intérieur des établissements scolaires donne lieu à des interprétations contradictoires. Mais il est inacceptable qu’elle puisse justifier des mesures discriminatoires reposant sur des représentations de genre, inacceptables dans une institution qui veut combattre homophobie et transphobie.

Lorsque, dans les années 70 du siècle dernier, les lycéennes parisiennes scolarisées à Camille Sée, alors lycée de jeunes filles, revendiquaient le droit de porter, sous leurs blouses alternativement roses et bleues,  un pantalon lors des journées froides d’hiver, il leur était répondu qu’elles ne pourraient le faire, conformément à une ordonnance du 16 brumaire an IX (1800)[1] interdisant aux femmes, sauf autorisation expresse de la Préfecture de police, de se travestir en hommes, ordonnance « implicitement abrogée » selon le ministère du droit des Femmes dans un communiqué du 31 janvier 2013.

Depuis plusieurs années déjà, le ministère de l’éducation nationale a inscrit dans ses priorités éducatives la lute contre le harcèlement[2] et les discriminations. On notera qu’il s’agit pour le ministère du « harcèlement entre élèves », celui dont sont victimes les élèves ne pouvant provenir d’aucune autre origine. Concernant les discriminations il s’agit bien évidemment du racisme et de l’antisémitisme[3], mais aussi de lutter conter l’homophobie et la transphobie à l’école[4], avec pour slogans « tous égaux, tous alliés ». Le communiqué présentant cette campagne de sensibilisation est très clair :

« Une enquête récente sur la santé des mineurs LGBT scolarisés révèle, en particulier chez les jeunes se définissant comme trans, un fort niveau d’appréhension face à l’École (qu’il s’agisse des pairs ou de l’institution[5]) : l’expérience scolaire est perçue comme "mauvaise" ou "très mauvaise" par 72 % d’entre eux (…) L’institution scolaire doit donc porter un regard lucide sur cette situation et lutter contre l’isolement des élèves, qui est parfois renforcé par la difficulté à trouver du soutien dans le cercle proche. L’enjeu est grave, les conséquences de l’homophobie et de la transphobie sont connues : le repli sur soi, l’échec scolaire, le décrochage, pouvant aller parfois jusqu’à des comportements suicidaires[6]. Prévenir les manifestations de l’homophobie et de la transphobie "ordinaires" dans les établissements scolaires et faire acquérir à tous les élèves le principe de l’égale dignité des personnes, est donc une absolue nécessité pour assurer un climat scolaire serein pour tous ». 

Il est donc urgent que l’institution partout donne l’exemple et n’oppose plus l’argument d’une tenue incorrecte pour refuser à un.e élève le droit de venir en pantalon ou en jupe. Il est regrettable qu’un.e élève puisse être encore interdit.e d’accès à l’établissement sous prétexte qu’il-elle se présente vêtu.e d’une jupe, et ce quelle que soit la mention portée concernant son sexe lors de son inscription.

Cela s’est produit récemment encore dans un lycée de Lille[7]. La direction a présenté ses excuses à l’élève concerné.e, mais l’incident n’aurait dû en aucun cas se produire si chacun portait  « un regard lucide sur cette situation ».

Il ne s’agit pas ici d’établir un lien entre le refus d’accès au lycée opposé à un.e élève vêtu.e d’une jupe et le suicide de cet.te adolescent.e,  mais de poser en des termes clairs la question de la « tenue correcte » inscrite dans les règlements intérieurs, obligation utile mais qui permet bien des décisions arbitraires. Pas plus qu’on ne pourrait aujourd’hui refuser l’accès à son établissement à une lycéenne en pantalon, on ne devrait pouvoir le faire à un lycéen en jupe. Ce serait la plus belle manifestation d’égalité vestimentaire entre les genres, et de respect des différences. Une belle leçon pratique de vivre ensemble, tous égales et égaux, tou.te.s allié.e.s, en ne considérant plus que pour une fille il est correct de se vêtir en pantalon alors que pour un garçon se vêtir en jupe est incorrect. Derrière cette discrimination, on voit bien apparaître l’inégalité de genre traduite dans le vêtement, et l’aspect valorisé du vêtement assigné aux garçons et aux hommes, et dévalorisé de celui assigné aux filles et aux femmes. Il serait temps que l’Ecole française s’émancipe de ces représentations sexistes dans le quotidien de chacun de ses établissements. On ne peut que souhaiter que, dans les collèges et lycées de France, les conseils de vie collégienne et lycéenne se saisissent de cette question pour faire progresser le principe de l'égale dignité des personnes et des genres.

______________________________________________________________

[1] https://journals.openedition.org/clio/258

[2] https://www.education.gouv.fr/lutte-contre-le-harcelement-l-ecole-289530

[3] https://www.education.gouv.fr/la-semaine-d-education-et-d-actions-contre-le-racisme-et-l-antisemitisme-5204

[4] https://www.education.gouv.fr/lutter-contre-l-homophobie-et-la-transphobie-l-ecole-11858

[5] c’est nous qui soulignons

[6] en gras dans le texte

[7] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/lille-une-lyceenne-transgenre-se-suicide-le-rectorat-defend-son-etablissement-apres-un-vif-emoi-sur-les-reseaux-sociaux-20201217

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.