L’arrêté du 16 juin 2017 : une méthode Ferry-Fillon-Blanquer ?

M. Blanquer, par l’arrêté du 16 juin sur l’organisation des enseignements au collège qui réduit la place des enseignements pratiques interdisciplinaires, n’est pas sans rappeler dans la méthode Luc Ferry avec les itinéraires de découverte ou François Fillon avec les travaux personnels encadrés. Quels enseignements tirer de ces précédents ?

Malgré l’avis défavorable formulé le 8 juin par le conseil supérieur de l’éducation, J-M Blanquer a donc signé le 16 juin un arrêté modifiant l’arrête du 19 mai 2015 relatif à l’organisation des enseignements dans les classes de collège[1].

On peut mesurer dans ce texte, comme dans celui de la charte octroyée aux Français par Louis XVIII, une volonté nette de restauration, mais les limites aussi d’une contre-réforme qui ne peut strictement faire disparaître toute trace des changements intervenus lors du quinquennat précédent.

Dès l’article premier, le nouvel arrêté rappelle que les enseignements complémentaires « contribuent, avec les autres enseignements, à la mise en œuvre du parcours citoyen, du parcours d'éducation artistique et culturelle, du parcours éducatif de santé ainsi que du parcours Avenir ». Les quatre parcours sont donc confirmés, comme l’existence d’enseignements complémentaires. L’article 4 confirme qu’ « outre la dotation horaire correspondant aux enseignements obligatoires, une dotation horaire, sur la base de trois heures par semaine et par division, est mise à la disposition des établissements qui en arrêtent l'emploi ».

De ce point de vue, le nouvel arrêté semble donc correspondre bel et bien à un texte aménageant et non pas abolissant la réforme du collège.

Mais les changements apportés par le nouvel arrêté ne sont pas minces pour autant. Les enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) et l’accompagnement personnalisé (AP), qui fondaient la nouvelle organisation, subissent une coupe très claire : alors que l’AP était proposé aux quatre années du collège et les EPI toute le cycle 4 (de la 5e à la 3e), l’obligation faite aux établissements sera d’en proposer sur une seule année du cycle 4. Les thèmes obligatoires des EPI disparaissent également.

On observera que rien n’interdit aux établissements qui le souhaitent de poursuivre l’AP et les EPI comme en 2016-17, mais que rien ne les y incite, et que désormais la nouvelle autonomie qui leur est donnée peut leur permettre de revenir en arrière.

En effet, l’article 5 du nouvel arrêté donne la nouvelle définition des enseignements facultatifs : « Les enseignements facultatifs peuvent porter sur :
« a) les langues et cultures de l'Antiquité au cycle 4, dans la limite d'une heure hebdomadaire en classe de cinquième et de trois heures hebdomadaires pour les classes de quatrième et de troisième ;
« b) une deuxième langue vivante étrangère, ou régionale, en classe de sixième. Le cas échéant, l'enseignement des deux langues vivantes se fait dans la limite de six heures hebdomadaires  ;
« c) un enseignement de langues et cultures européennes, s'appuyant sur l'une des langues vivantes étudiées, dans la limite de deux heures hebdomadaires au cycle 4  ;
« d) les langues et cultures régionales, en classe de sixième et au cycle 4, dans la limite de deux heures hebdomadaires.
« Le cas échéant, une dotation horaire spécifique peut être attribuée à cette fin
».

On voit donc ouverte la voie à un retour au collège d’avant la réforme.

Incontestablement donc, l’arrêté s’inscrit dans la logique protée par le Président et le ministre : donner plus de marges de manœuvre aux établissements, décorseter leur autonomie pédagogique.

Mais, dans le même mouvement, force est de constater que les leviers de changement proposés par la réforme de 2016 sont singulièrement réduits alors que le retour au statu quo ante est désormais possible. Qui peut sérieusement affirmer que revenir en arrière est une façon d’aller de l’avant ? Le collège d’avant 2016 n’était pas un modèle satisfaisant d’organisation favorisant la réussite de tous. Y revenir confirme bien que l’idéologie de l’égalité des chances est de retour, et prend le pas sur l’objectif de la réussite scolaire de tous.

On ne peut s’empêcher d’établir un rapprochement historique avec les premières décisions de Luc Ferry succédant à Jack Lang au ministère de l’éducation nationale, ou de François Fillon lui succédant le 31 mars 2004.

Au collège, au nom de l’autonomie déjà, Luc Ferry avait décidé que les heures prévues pour les itinéraires de découvertes, mis en place en 2002, pourraient être utilisées autrement. Ainsi, la circulaire de préparation de rentrée 2003 précise : « La finalité des itinéraires de découverte est d'aider les élèves à s'approprier le contenu des programmes. La preuve de leur efficacité a été faite dans de nombreux établissements. Il revient aux équipes pédagogiques de définir le rythme, les conditions et les modalités de la mise en œuvre des moyens prévus pour ce dispositif. Dans certaines situations et pour des élèves en grande difficulté, les moyens dévolus aux itinéraires de découverte pourront être utilisés pour une aide individualisée[2] ». La circulaire de préparation de la rentrée 2004 enfonce le clou, en proposant « de substituer aux IDD d’autres modalités d’aide aux élèves en considérant que les moyens dévolus aux IDD sont mis à la disposition des équipes pédagogiques pour l’usage qui leur semblera le plus utile aux élèves[3] ».

Son successeur, François Fillon, change la donne pour les travaux personnels encadrés, mis en place en première et en terminale par l’arrêté du 19 juin 2000 paru au B.O. n° 29 du 27 juillet 2000[4], et généralisés en 2002 en terminale (avec une épreuve facultative au baccalauréat). Ils sont réduits à la seule année de première à la rentrée 2005 (avec une épreuve anticipée obligatoire en fin de première) , comme l’indique la circulaire de préparation de rentrée 2005 : « À compter de la rentrée 2005, les TPE sont supprimés en classe terminale des séries générales ainsi que l’épreuve correspondante à la session 2006 du baccalauréat (cf. arrêté du 9-12-2004 ) ; ils sont maintenus comme activité obligatoire en classe de première générale et seront pris en compte au baccalauréat[5] ».

Ces rappels historiques sont intéressants : on voit comment, en 2003, il peut suffire d’autoriser d’utiliser autrement les heures dédiées aux itinéraires de découverte pour amorcer leur déclin et leur disparition ; on voit comment, en 2005, la réduction des TPE à la seule année de première n’a pas entraîné leur disparition, mais les a installés, par une épreuve anticipée obligatoire du baccalauréat, durablement dans le paysage des lycées.

On peut déduire de ces rappels historiques, que rien n’est joué encore. D’une part, parce qu’à la fin du mois de juin, l’organisation des enseignements en collège ne pourra guère être substantiellement modifiée dans bien des établissements. D’autre part, parce que rien n’indique que les enseignants qui ont pratiqué les EPI cette année aient envie d’y renoncer : on a vu, en 2005, comment les organisations enseignantes les plus hostiles à la mise en place des TPE avaient su prendre leur défense lorsqu’ils avaient paru menacés.

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[1] https://www.legifrance.gouv.fr/eli/arrete/2017/6/16/MENE1717553A/jo/texte

[2] http://www.education.gouv.fr/bo/2003/14/encart.htm

[3] http://www.education.gouv.fr/bo/2004/6/MENE0400173C.htm

[4] modifié par l’arrêté du 9-12-2004 : http://www.education.gouv.fr/bo/2005/1/MENE0402726A.htm

[5] http://www.education.gouv.fr/bo/2005/18/MENE0500813C.htm

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