Vérité vs post-vérité: opposition binaire ou complexité des discours ?

Dans un ouvrage au titre provocateur, Pierre Bayard nous incite à réfléchir finement à la part de la fiction dans la vie personnelle, sociale, individuelle et collective. Une contribution utile à la mise en œuvre d’une éducation à l’information et aux médias s’attachant à entrer dans la complexité des discours.

Parmi les défis posés aux enseignants, aux parents, aux éducateurs, aux professionnels de l’information, celui d’aider les jeunes et le public à distinguer, sur les réseau sociaux notamment, ce qui peut être considéré comme fiable de ce qui ne peut pas l’être.  A l’école, c’est un des objectifs de l’éducation aux médias et à l’information[1], qui vise, au cycle 4 (de la 5eà la 3e), l’acquisition par les élèves d’ « une première connaissance critique de l’environnement informationnel et documentaire du XXIe siècle ; 
une maitrise progressive de sa démarche d’information, de documentation ; 
un accès à un usage sûr, légal et éthique des possibilités de publication et de diffusion ». 
 « Les élèves, précise le programme, sont formés à une lecture critique et distanciée des contenus et des formes médiatiques ». 
 « Exploiter l’information de manière raisonnée » consiste notamment à « distinguer les sources d’information, s’interroger sur la validité et sur la fiabilité d’une information, son degré de pertinence. 
S’entrainer à distinguer une information scientifique vulgarisée d’une information pseudo-scientifique grâce à des indices textuels ou paratextuels et à la validation de la source. 
Apprendre à distinguer subjectivité et objectivité dans l’étude d’un objet médiatique. Découvrir des représentations du monde véhiculées par les médias. S’interroger sur l’influence des médias sur la consommation et la vie démocratique ». 
Il y a là déjà fort à faire et, cinq ans après leur publication, ces orientations sont plus que jamais pertinentes.

Dans son dernier ouvrage publié dans la collection Paradoxes aux Editions de Minuit[2], Pierre Bayard, professeur de littérature et psychanalyste, nous invite à un voyage au pays des vérités, où cohabitent et parfois se croisent et s’hybrident, vérités objective, subjective, historique, scientifique, littéraire et où il importe de s’intéresser aux situations de discours, dans la présentation de soi, dans la vie privée, dansle champ politique ou celui des sciences humaines. Les premières étapes de ce voyage nous permettent de revisiter certains faits qui ne se sont pas produits mais ont suscité commentaires, examens et chicanes. On peut ainsi distinguer de ordres de vérité différents. Que nous importe, en effet, que Steinbeck, dans Mon caniche, l’Amérique et moi, ait fait un récit de voyage inexact du point de vue de la vérité objective des faits, s’il a su, au travers des compositions et hybridations qui caractérisent ses choix littéraires, mieux rendre compte des réalités de l’Amérique qu’il ne l’aurait fait en s’en tenant à une vérité factuelle ? La vérité littéraire n’est pas la vérité factuelle, voilà qui éclaire au passage tous les procès intentés aux auteurs d’autofictions au nom du non respect des faits. Mais, Pierre Bayard aborde aussi la question de la vérité historique, a priori incompatible avec des faits qui ne se sont pas produits. Il s’appuie ici sur ce que Châteaubriand appelle « la vue en perspective », qui ne s’arrête pas aux éléments secondaires, épure les lignes pour mieux saisir les événements dans leur profondeur historique. Ce qui compte c’est l’effet produit sur le lecteur lui permettant d’appréhender une vérité plus profonde. La vérité historique se fond chez Châteaubriand avec la vérité littéraire. Il n’est pas sûr que les historiens suivent Pierre Bayard sur cette voie.

Pour aborder la vérité scientifique, Pierre Bayard se fonde sur l’approche par Freud de Léonard de Vinci pour monter comment, à partir d’exemples imaginaires, la science parvient à dépasser les limites de cas individuels pour en proposer une synthèse idéale. Léonard ne fut sans doute pas un bon exemple de la transformation de la pulsion sexuelle en une pulsion créatrice, mais la théorie de la sublimation que Freud a forgée à partir de cet exemple inexact n’en est pas moins valide. Il en va de même avec la notion de science politique de la « banalité du mal » forgée par Hannah Arendt à propos d’Eichmann, qui ne fut pas qu’un fonctionnaire obéissant de l’ordre nazi. Ce qu’il faut retenir, selon Pierre Bayard, c’est le fécond travail d’abstraction théorique, fût-ce à partir d’un fait qui ne s’est pas produit, plutôt que de chicaner sur la réalité factuelle de celui-ci.

On voit, à travers ces quelques exemples, ce qu’il y a de provocateur dans la démarche de Pierre Bayard, mais c’est une provocation féconde qui questionne, et notamment en matière d’enseignement.

D’une part, il met à jour que le récit n’obéit pas à la loi du vrai et du faux, mais construit un espace intermédiaire original, propice à une forme d’authenticité. Il y a donc une fécondité du faux, dans les contes, mais aussi dans toutes les œuvres de fiction, et le faux même peut être à l’origine de concepts ou notions fécondes dans les sciences humaines. Pierre Bayard en appelle donc à un enseignement de la fiction, fiction privée, personnelle, mais aussi fiction littéraire et recours à la fiction pour établir des lois générales que des vérités factuelles n’auraient pas permis de révéler.

Il aurait pu, parmi les exemples qu’il cite, analyser ce qui se joue de ce point de vue dans le premier chapitre de La marche de Radetzky[3]. Le héros de Solférino y découvre, dans le livre de lecture de son fils, que son acte de bravoure a été transfiguré dans un récit édifiant pour les enfants. Il veut donc faire rétablir la vérité factuelle, et effacer ce mensonge. Mais, qu’il consulte son épouse ou  obtienne une audience de l’Empereur, qui lui doit la vie, toutes ses démarches, en passant par un juriste, un colonel, le ministre de l’instruction et des cultes, se heurtent à la même réponse : c’est un récit pour les enfants, « il a été dans les intentions des autorités supérieures universitaires, aussi bien que dans celles des autorités primaires, lui répond le ministère, de donner des actions héroïques des membres de l’armée une image adaptée au caractère enfantin, à l’imagination et aux sentiments patriotiques des jeunes générations, sans altérer la réalité des événements, mais sans les reproduire non plus avec cette sécheresse qui exclut toute stimulation de l’imagination ainsi que des sentiments patriotiques ». Peut-être Pierre Bayard n’a-t-il pas retenu cet exemple, parce que le propos officiel d’un ministre de la monarchie des Habsbourg, imaginé par Joseph Roth dans les années trente du siècle dernier, illustre trop bien celui qu’il tient dans cet ouvrage.

On pourrait croire être là à mille lieux de l’éducation à l’information et aux médias. Mais au fond, est-ce vraiment le cas ? Est-ce que distinguer objectivité et subjectivité, procéder à une lecture distanciée, découvrir les représentations du monde ne serait pas une bonne façon aussi de procéder à l’étude de la fiction ? Et, par la même occasion, à la formation de l’esprit critique des élèves, si précieux pour ne pas prendre les vessies de la post-vérité pour les lanternes de la vérité.

______________________________________

[1]https://www.education.gouv.fr/bo/15/Special11/MENE1526483A.htm

[2]Pierre Bayard, Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? Minuit, 2020

[3]Joseph Roth, La marche de Radetzky (1932), traduit de l’allemand (Autriche), Seuil, 1982

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.