Budget 2020 : les limites arithmétiques du nouveau métier d’enseignant ?

Si l’on se fie aux mesures du budget 2020, le professeur du 21e siècle ne devrait plus pouvoir compter longtemps sur un réseau de pairs détachés ou déchargés, pour lui assurer accompagnement professionnel et encouragement à la création de ressources pédagogiques nouvelles.

A en croire le titre du communiqué de presse de M. Blanquer publié le 18 décembre, le budget 2020 de l’éducation nationale garantit « une ambition renforcée pour le 1erdegré et le maintien des moyens au collège et au lycée ». Du texte du communiqué lui-même, on retiendra notamment que « pour la rentrée prochaine les collèges et les lycées accueilleront 22 000 élèves en plus qu'à la rentrée 2019 » et que, « afin de compenser entièrement la suppression de 440 emplois (ETP), l'équivalent de 315 ETP en heures supplémentaires annuelles (HSA) seront ajoutées aux moyens du secondaire, et l'équivalent de 125 postes (ETP) en décharges académiques seront redirigés devant élèves[1] ».

Cette remise devant élèves de 125 postes équivalents temps pleins jusqu’ici en décharge académique traduit bien un des prix à payer pour la suppression officielle de 440 emplois  quand les effectifs augmentent de 22000 élèves. Cette annonce officielle de redéploiement des emplois est sans doute l’arbre annonciateur de la cognée du bûcheron.

On apprend en effet ce même mois, par une pétition intersyndicale, que 10% de la masse salariale du réseau CANOPE[2] seront amputés par la diminution du plafond d’emploi de 55 équivalents temps plein travaillés, correspondant à 150 agents, et que les personnels enseignants détachés dans ce réseau seront redirigés devant élèves[3].

Qui sont donc ces enseignants détachés ou en décharge académique ?  Ce sont des formateurs, des animateurs de réseaux pédagogiques, scientifiques, artistiques, culturels, des producteurs de ressources pédagogiques pour les enseignants. En 2019, la Cour des comptes elle-même a qualifié le réseau CANOPE d’« acteur clé du service du numérique éducatif [4]».

Ces enseignants redirigés devant élèves ne seront pas simplement réaffectés à leur "vrai travail" de professeur. Leur départ de réseaux où ils produisent, organisent des échanges, publient des ressources utiles à leurs collègues et aux élèves, assurent le lien entre établissements scolaires et institutions scientifiques, artistiques, culturelles, signifie un appauvrissement de la vie pédagogique, de la formation, de l’accompagnement professionnel des enseignants.

Tout se passe donc comme si, finalement, les professeurs devaient à terme compter seulement sur eux-mêmes et leur engagement personnel. Serait-ce là, en creux, la définition du nouveau métier d’enseignant que le ministre et le premier ministre appellent de leurs vœux ? « Le professeur du 21esiècle » serait-il, de ce point de vue, conforme au professeur du 19e ?

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[1]https://www.education.gouv.fr/cid147982/rentree-scolaire-2020-une-ambition-renforcee-pour-le-1er-degre-et-le-maintien-des-moyens-au-college-et-au-lycee.html

[2]https://www.reseau-canope.fr/

[3]https://www.unepetition.fr/rcendanger

[4]https://www.ccomptes.fr/system/files/2019-07/20190708-rapport-service-public-numerique-education.pdf

 

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