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Billet de blog 20 février 2022

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Au Conseil supérieur des programmes (CSP), quelle boussole ?

Des propos tenus par l’actuel vice-président du conseil supérieur des programmes (CSP) et par celui qui n’était pas encore son nouveau président portent un éclairage préoccupant sur la fabrication des programmes scolaires dont le CSP est un acteur majeur.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le Bulletin officiel de l’éducation nationale du 10 février a annoncé que par arrêté du ministre de l’éducation nationale signé la veille,  «  Mark Sherringham est nommé membre du Conseil supérieur des programmes en qualité de personnalité qualifiée, à compter du 4 février 2022, en remplacement de Souâd Ayada, appelée à d'autres fonctions. À compter de la même date, Mark Sherringham est nommé président du Conseil supérieur des programmes[1] ».

Dans son édition du 15 février, Le Monde publie un entretien avec Philippe Raynaud, professeur émérite de sciences politiques, vice-président du CSP[2].

Le rôle du conseil supérieur des programmes[3] est important, car il  émet des avis et propositions portant notamment sur la conception générale des enseignements dispensés aux élèves des écoles, des collèges et des lycées, le contenu du socle commun de connaissances, de compétences et de culture, et des programmes scolaires, en veillant à leur cohérence et à leur articulation en cycles, ainsi que les modalités de validation de l’acquisition de ce socle, la nature et le contenu des épreuves des examens conduisant aux diplômes nationaux de l’enseignement du second degré et du baccalauréat.

Les responsabilités de président et de vice-président sont donc elles-mêmes importantes, et il est intéressant de percevoir quelles sont les convictions du président et du vice-président sur les questions fondamentales de notre Ecole, notamment sur le sens des programmes scolaires, sur la laïcité des enseignements et l’enseignement de la laïcité.

Sur le sens des programmes scolaires et de leur réécriture, qui est une constante de l’éducation nationale française, le vice-président du CSP est on ne peut plus net : « on ne réécrit pas des programmes pour relever le niveau ». Tout est dit dans cette phrase qui sert de titre à l’entretien. En effet, les programmes ne sont pas écrits d’abord pour les élèves, mais, comme le dit le vice-président du CSP, « pour inspirer l’action des enseignants, pour que les élèves puissent les assimiler, en lien avec l’évolution du système éducatif, de la société ». Il poursuit : « Mais est-ce que le niveau monte parce qu’on élargit le champ des apprentissages ? Est-ce que, au contraire, en le resserrant, on approfondit mieux les notions ? La réponse ne va pas de soi. La notion de niveau est porteuse de polémiques ».

Il y a en effet un enjeu fort autour des programmes, que souligne le vice-président du CSP : « quel que soit le niveau, quelle que soit la discipline – des associations, des politiques, des parents nous interpellent. Chacun y va de sa demande. On voit aussi des tribunes fleurir dans la presse. C’est le jeu démocratique… et c’est infini. Mais la logique d’un programme ne peut pas être dictée par la commande. Pour éviter la surcharge, notre rôle est de donner des lignes directrices, de fixer ce qui est prioritaire ».

C’est ici qu’on attendrait l’affirmation d’un besoin : celui de déterminer ce qu’il est indispensable d’apprendre à toutes et tous pour que les futures générations aient les meilleurs atouts pour entrer dans un siècle marqué par la complexité et les incertitudes. Or, de cela le vice –président du CSP ne parle pas, comme s’il ne pouvait y avoir rien au dessus des disciplines scolaires. On ne s’étonne pas alors qu’il soit désarmé par rapport à la question qu’il pose : « la réponse ne va pas de soi » parce que la question fondamentale est soigneusement écartée. Pourtant, cette question est posée avec force par le Collectif d’interpellation du curriculum CICUR, qui, sur son site, éclaire les impasses actuelles du curriculum français. On lira notamment avec intérêt les jalons Disciplines et curriculum[4], Curriculum et disciplines absentes[5] et Education, instruction et curriculum[6]

Un entretien de 2009 republié par Famille chrétienne à l’annonce de la nomination du président du CSP est assez éclairant sur la conception que le nouveau président du CSP a de la laïcité[7]. Mark Sherringham, alors inspecteur général, y proposait, selon le titre de l’article, de « réintroduire le christianisme dans le débat éducatif ». La conclusion de son entretien est on ne peut plus claire :

« Pour faire face aux défis qui attendent nos sociétés contemporaines, il faut engager le débat par rapport aux fondements de l’action éducative. Le déficit de compréhension actuel porte en effet moins sur les moyens que sur les fins de l’éducation. Pour en sortir, le moment n’est-il pas venu de réintroduire explicitement le christianisme dans le champ des questions éducatives les plus actuelles, s’il demeure vrai qu’on ne peut pas construire durablement l’avenir sur l’oubli du passé ? »

Rien ne serait pire, selon lui, que « l’espoir tout aussi vain, même s’il s’est imposé dans une conception militante et positiviste de la laïcité, de couper l’éducation de la référence à la foi, à l’Évangile et en général à la dimension transcendante de la vie humaine ».

« En éducation, le christianisme affirme à la fois qu’il n’y a pas de vérité sans liberté, et qu’il n’y a pas de liberté sans vérité. Il faut éviter aussi bien l’écueil du recours exclusif au principe d’autorité, que celui de la négation d’une vérité transcendante ».

Est ainsi donc porté à la tête du conseil supérieur des programmes quelqu’un qui place, au dessus du principe républicain de laïcité, « une vérité transcendante ». Quand la croyance religieuse prend le pas sur les principes républicains fondamentaux, il y a de quoi s’inquiéter. Mais cette inquiétude-là a semble-t-il épargné un ministre pourtant promoteur autoproclamé du strict respect de la laïcité. 

 Avec une boussole disciplinaire et une boussole chrétienne, que peut-on en attendre du CSP ?

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[1] https://www.education.gouv.fr/bo/22/Hebdo6/MENB2203895A.htm

[2] https://www.lemonde.fr/education/article/2022/02/14/on-ne-reecrit-pas-des-programmes-dans-le-but-de-relever-le-niveau-de-l-ecole_6113581_1473685.html 

[3] https://www.education.gouv.fr/le-conseil-superieur-des-programmes-41570

[4] https://curriculum.hypotheses.org/121

[5] https://curriculum.hypotheses.org/155

[6] https://curriculum.hypotheses.org/175

[7] https://www.famillechretienne.fr/famille-education/enseignement/mark-sherringham-reintroduire-le-christianisme-dans-le-debat-educatif-45404

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