Learning centre: quels enjeux pédagogiques, professionnels et collectifs?

L’inspection générale (IGEN), la direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO) et l’école supérieure de l’éducation nationale (ESEN) ont organisé en mars 2011 un séminaire sur la perspective de création de learning centres dans les établissements scolaires de second degré[1]. Cette perspective est déjà celle dans laquelle travaillent les bibliothèques universitaires comme les médiathèques de la lecture publique.Parmi les professeurs-documentalistes, cette proposition fait débat et suscite chez certains l’expression d’inquiétudes.

L’inspection générale (IGEN), la direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO) et l’école supérieure de l’éducation nationale (ESEN) ont organisé en mars 2011 un séminaire sur la perspective de création de learning centres dans les établissements scolaires de second degré[1]. Cette perspective est déjà celle dans laquelle travaillent les bibliothèques universitaires comme les médiathèques de la lecture publique.

Parmi les professeurs-documentalistes, cette proposition fait débat et suscite chez certains l’expression d’inquiétudes. A partir des réserves, réticences et oppositions exprimées dans une lettre ouverte adressée à l’auteur[2], ce billet s’efforce, en dépassant les procès d’intention, d’apporter  quelques éléments de réponse.

 

 

Figure imposée ou figure libre ?

Une première inquiétude se traduit par le fait de « voir appliqué aux CDI des établissements scolaires du second degré le concept de Learning Center ».

Il ne s’agit pas voir appliqué par on ne sait quelle opération descendante un concept aux CDI. Ce dont il est question, c’est que, dans les établissements scolaires,  on débatte de la politique documentaire de l’établissement,  comme d’une dimension forte de la politique pédagogique et éducative commune. Que l’on se demande si, actuellement, les établissements scolaires, proposent les meilleures conditions d’apprentissage aux élèves, que ce soit dans les salles de cours, les gymnases, le CDI, les salles d’étude. Les conditions optimales d’accueil des élèves pour les inciter au travail scolaire, au débat collectif, à la production individuelle et collective,  à l’engagement civique, pour les éduquer aussi à  être des acteurs responsables et autonomes dans la société de l’information, sont loin d’être toujours remplies. On peut sans doute faire mieux que proposer à un bout du lycée un CDI, à un autre bout une salle de permanence sans aucune ressource ni accès aux réseaux,  ces espaces ne pouvant pas à eux deux accueillir seulement 10% de l’effectif de l’établissement. Si, dans leur réflexion pour renforcer chez les élèves le goût d’apprendre et de prendre des responsabilités, les équipes pédagogiques et éducatives le souhaitent, elles peuvent s’engager, à leur manière, en fonction de la réalité locale et de leurs objectifs dans une démarche qui peut prendre appui sur quelques uns des éléments caractéristiques d’un learning centre.

 

Négation ou renforcement de la mission enseignante ?

Ceux qui redoutent l’apparition de learning centres dans les établissements affirment que « le Learning Center ne peut en aucun cas se substituer au travail des enseignants dans le cycle secondaire. » Bien entendu, on ne peut que souscrire pleinement à ce propos. Le learning centre n’est en aucun cas un espace sans médiation enseignante ou éducative, c’est au contraire un moyen de créer les conditions les meilleures pour qu’interviennent auprès des élèves des professeurs, dont le professeur-documentaliste, le conseiller d’orientation psychologue, des professionnels sociaux ou de santé dans le cadre de leurs interventions éducatives,  les personnels de vie scolaire, notamment les assistants d’éducation qui seront alors autre chose que de simples « pions ».

 

Promotion du tout numérique ou ambition culturelle du XXIe siècle ?

Ceux qui prônent la démarche de learning centre auraient, affirme-t-on, la volonté d’opposer le numérique au papier, voire de condamner le papier. Tel n’est absolument pas le propos. Là encore, on peut mesurer combien, dans les établissements scolaires, ce qui est à redouter est plutôt la réticence à donner au numérique sa place et sa légitimité et non la remise en question des ressources imprimées. S’engager dans une démarche de learning centre, c’est seulement affirmer que soit accordée dans l’école, au numérique, la place qui lui revient, pour que la culture humaniste qu’elle transmet colore aussi profondément les pratiques numériques des élèves. Par son organisation comme par ses enseignements, l’établissement scolaire doit être porteur de l’humanisme numérique que Milhad Doueihi[3] appelle de ses voeux. La démarche de learning centre ne peut être qu’une « évolution (… ) pensée, réfléchie, afin d’enseigner le numérique et de l’intégrer à nos pratiques professionnelles ».

 

CDI transformé en « perm » ou CDI augmenté ?

Certains s’offusquent notamment de la « fusion annoncée des CDI et des salles de permanence ».  Le mot fusion prête à … confusion.  Dans un learning centre,  la bibliothèque scolaire, si on est dans l’Ontario ou au Royaume Uni, le CDI si on est en France, gardent leur identité, la spécificité de leurs espaces de travail, de recherche, de lecture. Mais ils ne sont pas éloignés, séparés d’autres espaces de travail que constituent théoriquement les salles d’étude, qui n’ont souvent d’étude que le nom, puisque la ressource pour étudier n’est pas à portée de ceux qu’elles accueillent.

 

Espace sans fonctions définies ou tiers lieu à forte valeur ajoutée ?

L’objectif implicite de ce projet ne serait-il pas de « noyer le professeur documentaliste dans un flux d’élèves, dans un espace (…) surtout sans repères et sans fonctions bien définies» ? Ce serait bien mal reconnaître « l’investissement et de l’énergie»  que les professeurs documentalistes déploient dans leur travail que d’envisager que cet investissement et cette énergie soient détournés ou « noyés». C’est justement le contraire qu’assure la démarche de learning centre.  Non plus le professeur – documentaliste seul à la barre d’un CDI investi par des élèves en nombre,  mais des élèves en nombre qui trouvent aide, conseil, encadrement, non pas seulement auprès d’un professeur-documentaliste Maître Jacques du CDI,   mais aussi auprès d’assistants d’éducation, de professeurs venus travailler au learning centre. Elèves qui viennent d’autant plus volontiers dans ce nouvel espace d’apprentissage qu’ils savent pouvoir y  compter, à tel ou tel moment de la journée, sur le tutorat, les conseils, l’accompagnement de tel ou tel professionnel de l’établissement.

 

Effacement ou affirmation du professeur-documentaliste ?

Des professeurs-documentalistes redoutent de « perdre leur identité professionnelle dans un espace flou où prédomine une logique de service ». D’une part,  contrairement à ce que d’aucuns prétendent, le learning centre est à mille lieues du glanding centre. Cette invention verbale traduit chez ses auteurs l’idée que les élèves français et ceux qui les encadrent ne sont pas à la hauteur de ceux de l’Ontario, où les bibliothèques scolaires s’intègrent, dès le premier degré, dans un carrefour d’apprentissage avec comme devise « ensemble pour apprendre ». D’autre part, l’identité professionnelle du professeur-documentaliste anticipe celle vers laquelle tendra la professionnalité des autres professeurs. Loin d’être menacée, elle est au contraire une identité en devenir pour laquelle la dynamique pédagogique et collective qui porte nécessairement une démarche de type learning centre constitue l’occasion d’un rayonnement supplémentaire, auprès des élèves, des collègues professeurs et CPE, de la direction de l’établissement, comme de l’inspection.

Pour ce qui est de sa mission d’enseignement stricto sensu, elle est bien entendu corroborée par la mise en œuvre d’un parcours de formation à la culture de l’information[4] dont le professeur documentaliste est à la fois le garant, le pivot, parcours dans lequel il fédère la contribution effective de ses collègues enseignants et CPE. Quant à la mission de gestion, diffusion, mise à jour et à disposition de la ressource, les professeurs -documentalistes ne sauraient la considérer comme étrangère à leur professionnalité propre. Ils sont bien, en effet,  et professeurs et documentalistes.

 

 

 

 

 

 

 


[1] http://eduscol.education.fr/cdi/actualites/LearningCentre

[2] Les citations  reprises dans ce billet sont extraites de la lettre ouverte adressée le 5 mars 2012 à l’auteur par la FADBEN-LR (Fédération des associations des enseignants- documentalistes de l' Éducation Nationale- Languedoc-Roussillon) et le collectif documentaliste du SNES-FSU (académie de Montpellier) parue sous le titre learning-centres-reponse-de-l-aden-languedoc-roussillon-et-du-snes-aux-propos-de-jean-pierre-veran

[3] Doueihi, Milad, Pour un humanisme numérique, Seuil, 2011

[4] http://media.eduscol.education.fr/file/Pacifi/85/4/Reperes_Pacifi_157854.pdf

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