Enseignantes et enseignants: égalité de droit, inégalité de fait?

Analyser pourquoi les enseignantes perçoivent un traitement inférieur de 14% à celui des enseignants peut permettre de mieux agir contre les raisons de cette inégalité de traitement. Mais il faut aussi questionner la part qui demeure « inexpliquée » de celle-ci pour atteindre les objectifs gouvernementaux d’égalité au quotidien tout au long de la vie.

Le numéro 96 de mars 2018 de la revue Education et formations[1] consacre un article à l’analyse des écarts de traitements entre enseignantes et enseignants titré « les enseignantes perçoivent 14% de moins que les enseignants[2] ». Voilà qui mérite que l’on s’interroge : en effet, « l’existence même d’inégalités de rémunérations dans la fonction publique peut prêter à question puisque le système indiciaire n’établit pas de distinction entre femmes et hommes[3] ».

L’intérêt de l’étude réside dans le fait qu’il apporte,d’une part, des explications à cette inégalité de fait, tenant à des caractéristiques différenciant enseignantes et enseignants et que, d’autre part, il met en lumière une part inexpliquée de ces écarts de traitements, celle sans doute qui mérite que l’on s’y arrête davantage qu'on ne le fait.

Les explications des écarts de traitements sont nettes : la position dans la hiérarchie des emplois est inégale, trouvant son origine justement dans l’inégalité d’accès aux positions les plus hautes entre hommes et femmes. Il n’y a pas si longtemps, au début de ce siècle, quand se réunissait le bureau de l’association des proviseurs de lycées à classes préparatoires aux grandes écoles (APLCPGE)[4], on ne comptait qu’une seule proviseure. Aujourd’hui, le conseil d’administration compte encore seulement un tiers de femmes (7) et deux tiers d’hommes (14), et le bureau 4 femmes seulement et 9 hommes. De fait, les femmes sont ultra-majoritaires parmi les enseignant.e.s de premier degré (8 sur 10), dont les traitements sont moins élevés que ceux du second degré, et sous représentées dans le corps des agrégé.e.s, le mieux rémunéré (5,3% des femmes le sont contre 11,8% des hommes). Plus jeunes que les hommes, elles ne bénéficient pas de la même ancienneté de service (3% de femmes de 36 ans, contre 0,5% d’hommes, par exemple, parmi les professeurs des écoles). Elles exercent également plus souvent que les hommes à temps partiel (14,8% des femmes, contre 4,4% des hommes parmi les professeurs des écoles). Elles accèdent aussi moins souvent à la hors classe et à des missions offrant un complément de traitement, comme la direction d’école (une femme sur 8 contre un homme sur 5), la fonction de professeur principal, les heures supplémentaires, une affectation en post-bac (6% des certifiés contre 3% des certifiées exercent en classes post-bac).

Les auteurs de l’étude parviennent ainsi à expliquer 80 à 90% du différentiel de traitements entre enseignantes et enseignants. En effet, par exemple, le supplément de traitement net associé au fait d’enseigner en post bac est de 0,166 pour un homme et de 0,136 pour une femme. « L’hypothèse selon laquelle enseigner dans l’enseignement supérieur serait associé à un même rendement salarial pour un homme ou une femme, qui sous-tend le modèle linéaire initial, n’est donc pas validée », soulignent les auteurs de l’article. Ils ont appliqué également une méthode statistique de décomposition de l’écart salarial[5] qui permet de vérifier la validité des explications fournies aux écarts et leur part respective dans cet écart. Restent à dégager, d’une part, des marges de manœuvre permettant de réduire les écarts constatés et, d’autre part, à questionner la part inexpliquée des écarts de traitement subsistant, toutes choses égales par ailleurs. C’est là sans doute la part la plus difficile du chemin vers l’égalité de fait des enseignantes et des enseignants. Et, plus généralement, vers l’atteinte des quatre objectifs fixés le 8 mars 2018 par le gouvernement[6] :

  • Transmettre et diffuser la culture de l’égalité
  • Agir pour l’égalité professionnelle tout au long de la vie
  • Faire vivre l’égalité au quotidien en garantissant l’accès aux droits
  • Un service public exemplaire en France et à l’international

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[1] http://cache.media.education.gouv.fr/file/revue_96/78/9/DEPP-EF96-2018-egalite-filles-garcons-femmes-hommes-systeme-educatif_905789.pdf

[2] http://cache.media.education.gouv.fr/file/revue_96/68/6/DEPP-EF96-2018-article-10-ecarts-salaires-enseignantes-enseignants-france_905686.pdf

[3] Françoise Descamps-Cronier, La force de l’ égalité, rapport au premier ministre, 2016,

https://www.fonction-publique.gouv.fr/files/files/publications/rapports-missionnes/Rapport-La-force-de-l-egalite.pdf

citée par les auteurs de l’article : Marion Defresne, Olivier Monso, Sophie Saint-Philippe, MEN-DEPP

[4] http://www.aplcpge.org/

[5] proposée par Oaxaca [1973] et Blinder [1973]

Blinder A. S., 1973, Wage discrimination : Reduced Form and Structural Estimates, The Journal of Human Resources, vol. 8, n° 4, p. 436-455 ; Oaxaca R. L., 1973, Male-Female Wage Differentials in Urban Labor Markets, International Economic Review, vol. 14, n° 3, p. 693-709.

[6] http://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/8mars-a-journee-internationale-des-droits-des-femmes/

 

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