Débat éducatif : « faire aimer la France », est-ce la vraie question ?

Que vaut l’objectif assigné par certains à l’Ecole de « faire aimer la France » ? La réponse de la Présidente du Conseil supérieur des programmes à cette question mérite débat.

On se souvient peut-être que l’un des prétendants  actuels à la candidature présidentielle pour Les Républicains, M. Eric Ciotti, a fait voter en 2019 un amendement à la loi Blanquer pour une école de la confiance, amendement qui rend obligatoire la présence des drapeaux français et européens, ainsi que les paroles du refrain de la Marseillaise et le symbole de la République française dans chaque salle de classe de primaire et de secondaire. S’expliquant alors dans Valeurs actuelles[1], il affirmait dès sa première phrase : « Je veux que l’école transmette des savoirs mais aussi qu’elle fasse aimer la France ».

Deux ans plus tard, c’est la Présidente du Conseil supérieur des programmes (CSP), Mme Souâd Ayada, qui questionne dans un hors série de Marianne : « L’Ecole doit-elle faire aimer la France ? ». Si cette question « semble d’un autre temps », elle n’en est pas moins sérieuse pour Mme Ayada. Elle rappelle fort justement que dans l’école française, « il s’agit de connaissances et non d’amour : non pas faire aimer la France mais dispenser les savoirs qui permettent de la connaître ». Mais, cela étant dit fort clairement, la suite de son propos s’éloigne fortement de cette distinction initiale. Pour faire aimer la France, il suffit que les professeurs « acceptent la part d’édification qui accompagne tout enseignement véritable, qu’ils reconnaissent en quelque sorte les vertus pédagogiques de l’implicite (…) L’amour de la France, c’est l’amour de sa langue, de sa littérature, de ses savants et philosophes, c’est l’amour des œuvres de l’art et de la culture qui font le génie français ».

Personne n’affirmera que cet amour-là est à proscrire dans l’enseignement et l’apprentissage. Mais qu’est-ce que « le génie français » ?  Il est fait de bon sens et de créativité selon le Président de la République[2], son étincelle, c’est la réconciliation, selon M. Eric Piolle[3]. On le voit, les définitions sont multiples. Ce qui est redoutable dans l’évocation qu’en fait la présidente du Conseil supérieur des programmes, c’est qu’elle enferme la réflexion sur l’Ecole et les savoirs qu’elle transmet dans un cadre non pas républicain mais très strictement hexagonal, voire métropolitain : elle évoque comme figures illustres de ce génie français Molière, Pasteur, la Bourgogne, Descartes ; Césaire ou la Guyane sont hors champ…

Comment peut-on relier crise de la République et crise de l’Ecole sans faire référence au changement d’échelle qui marque notre siècle ? Aujourd’hui, on ne peut concevoir la formation du citoyen comme exclusivement nationale, nous vivons dans un monde cosmopolite qui, du local au mondial, appelle chacun individuellement et chaque collectivité, y compris nationale,  à la participation. S’il y a bien une dimension politique à la formation du citoyen, il ne saurait s’agir d’une « édification », mais bien au contraire de la prise de conscience de l’articulation entre le local et le planétaire. Il ne s’agit pas de dissoudre la France dans une échelle supérieure, mais de l’inscrire dans un système multi-scalaire, en enrichissant ainsi la formation de ses futurs citoyens. Et si la vraie question éducative aujourd'hui était de donner aussi le goût des autres, le sens de l’altérité culturelle, plutôt que de communier dans le seul «génie français» éclairant le monde ? On  est tenté de reprendre en l'élargissant au monde l'énumération de la Présidente du CSP, le goût "des langues, des littératures, des savants, des philosophes, des oeuvres de l'art et de la culture" : apprendre en quelque sorte à « être français » et « être humain » comme le proposait Edgar Morin dans Enseigner à vivre en 2014.

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[1] https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/politique/eric-ciotti-aimer-son-pays-cest-un-sentiment-qui-doit-reunir-toute-la-nation/

[2] Palais de l’Elysée, allocution du 6 mai 2020 ; ce mois-ci, le Président a salué dans le TGV une illustration du "génie français" 

https://salut-figaro.fr/13546/40-ans-du-tgv-macron-salue-une-illustration-du-genie-francais/economie/

[3] https://www.liberation.fr/debats/2020/11/30/raviver-le-genie-francais_1807195/

 

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