Mixité sociale en collège: approfondir les expérimentations

Viser la mixité sociale à l 'Ecole est un objectif républicain majeur ; mais les effets du séparatisme social sur les quartiers, sur les choix entre public et privé et entre collèges publics s’y opposent. Une politique volontariste,concertée, peut dessiner un chemin, d'après le bilan d’étape des secteurs multi-collèges à Paris. Un bilan qui invite à viser plus loin que la mixité apparente.

On attendait avec impatience l’évaluation des dispositifs de mixité sociale en collège expérimentés depuis  2017 à l’initiative de la ministre Najat Vallaud-Belkacem à la suite d'un commun accord entre académies, départements et communautés éducatives des collèges concernés.

L’importance de cette expérimentation tient à la diversité des modalités envisagées, allant de la fermeture de certains établissements à la création de secteurs multi-collèges au sein desquels on peut pratiquer soit la montée alternée (une année sur deux les élèves de 6e des deux collèges entrent dans le même collège) soit le choix régulé, fondé sur un algorithme d’affectation s'appuyant notamment  sur le quotient familial des familles.

La note de l’Institut des politiques publiques portant sur l’évaluation des secteurs multi-collèges à Paris[1], qui vient d’être publiée, est intéressante à plus d’un titre.

D’une part, parce que Paris est aussi la capitale de la ségrégation scolaire : la part des PCS défavorisées, qui représente 16% de la population scolarisée en collège,  varie ainsi de 0% à 61% selon les collèges, et, dans les collèges privés elle est de 3% contre 24% dans les collèges publics. Paris réunit donc deux composantes majeures de la ségrégation scolaire : la différence de composition sociale des publics scolaires des collèges, et les inscriptions dans les collèges privés qui privent les collèges publics de près de la moitié des élèves appartenant à des PCS favorisées.

D’autre part, parce qu’après trois années révolues d’expérimentation, on est en mesure de mesurer leur impact sur la mixité sociale des collèges concernés.

Selon Julien Grenet et Youssef Souidi, auteurs du rapport, le bilan provisoire de l’expérimentation est encourageant, dans la mesure ou dans deux sur trois des secteurs multi-collèges, les objectifs ont été atteints.

Ce qui est sûr, c’est que le dispositif de « montée alternée » entre deux collèges à la composition sociale initialement très contrastée a renforcé la mixité sociale dans les deux collèges. On note toutefois que ce renforcement est plus marqué dans le collège socialement favorisé – on y est passé à 30% de PCS favorisées et 25% de PCS défavorisées contre 25% de PCS favorisées et 35% de PCS défavorisées dans le collège  défavorisé socialement-, l’appréhension de parents de PCS favorisées de voir leur enfant affecté dans un collège à importante population défavorisée les conduisant à l’inscrire dans un collège privé. Mais, malgré la persistance de ce phénomène, on constate sur le secteur « une diminution du taux d’évitement vers le privé, qui est passé de 24 % en 2016 à 16 % en 2019 ».

Dans les secteurs ou a été choisie la stratégie du choix régulé par algorithme, le bilan est plus contrasté. Dans un des deux secteurs, l’évitement vers le privé est tombé de  40% à 25% à la rentrée 2017, et légèrement remonté les années suivantes. Les effectifs ont ainsi augmenté de 6% dans un collège et de 25% dans l’autre, éloignant les perspectives de fermeture d’un établissement. La mixité des populations scolaires s’est renforcée dans les deux collèges concernés, rééquilibrant ainsi leur composition sociale. Dans l’autre secteur, les deux premières années d’expérimentation n’ont pas donné de résultat satisfaisant, le choix régulé étant biaisé notamment par l’absence d’information sur le quotient familial et un renforcement de l’évitement vers le privé. La 3e année d’expérimentation a permis de surmonter ces difficultés, améliorant la composition sociale des deux collèges concernés sans réduire le phénomène massif d’évitement vers le privé dans un  des deux collèges pénalisé par une offre de formation qui ne cible pas les PCS favorisées.

On touche là une vraie question : réaliser la mixité sociale statistique est une chose, réaliser la mixité sociale effective en est une autre. Quand un collège propose des classes à horaire aménagé, il accueille dans ces classes des élèves appartenant à des PCS favorisées qui fréquentent assidûment le conservatoire (CHAM). Mais ces classes socialement très homogènes et aux horaires distincts des autres classes peuvent constituer un micro-collège sélectif au sein d’un collège de mixité sociale apparente. On a pu voir ainsi coexister trois collèges en un, avec des élèves socialement favorisés et très favorisés  peuplant les CHAM, des élèves dits « standard » regroupés dans les classes ordinaires et des élèves relevant de dispositifs d’accueil spécifique ne se mêlant ni aux unes ni aux autres. On peut aisément observer que les temps de vie scolaire se déroule aussi séparément : on déjeune dans l’entre soi au restaurant scolaire, on ne se mélange pas dans la cour ; l'apartheid scolaire n'est pas loin...

En conclusion, on retiendra avec les auteurs du rapport que « les secteurs multi-collèges constituent une piste sérieuse pour favoriser la mixité sociale dans l’enseignement secondaire public (…) dans les grandes agglomérations urbaines (…) pourvu qu’ils se déploient au sein d’un maillage urbain dense et qu’ils puissent associer des quartiers socialement hétérogènes dans un périmètre limité, de manière à maintenir une dis- tance raisonnable entre le domicile des élèves et leur collège d’affectation ».

On ne pourrait que souhaiter que de nouvelles expérimentions soient encouragées, soutenues et suivies, de manière à faire pièce au dualisme scolaire qui tend à polariser l’école de la République dans notre pays. Et que l'ambition de mixité scolaire ne se limite pas seulement à rééquilibrer les statistiques, mais veille aussi à la composition de divisions ou classes socialement mixtes. Pourrait-on imaginer un établissement scolaire qui ne soit pas marqué, dans son organisation pédagogique, par la ségrégation scolaire et sociale ? Il y a là un enjeu capital, si l'on veut enfin que l'école soit effectivement porteuse en son sein des valeurs de la République.

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[1] https://www.ipp.eu/actualites/rapport-note-ipp-renforcer-mixite-sociale-college-evaluation-secteurs-multi-colleges-paris/

 

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