Redoublement «à titre exceptionnel»: à suivre?

Le décret restaurant le redoublement à la fin de chaque année scolaire « à titre exceptionnel » méritera d’être évalué dans son impact, ce qui n’a pas été le cas du décret de 2014, sur lequel il revient, mis en œuvre seulement depuis la rentrée 2015.

Le décret du 20-2-2018 publié aujourd’hui au Bulletin officiel de l’éducation nationale[1] restaure dès sa publication la possibilité du redoublement au terme de chaque année scolaire du cursus de l’élève, hormis en maternelle.

Le premier  ministre et le ministre de l'éducation nationale reviennent ainsi ainsi le décret  N°2014-13277 du 18 novembre 2014[2] entré en vigueur en 2015-2016.

Cela conduit à une première observation. On s’étonnera qu’un ministre soucieux de fonder la politique éducative sur une démarche fondée sur l’évaluation des résultats, abroge une procédure avant sa mise en œuvre pour une troisième année seulement : aucun « suivi de cohorte » n’a pu être réalisé, qui aurait pu conduire à la nécessité de revoir les dispositions mises en œuvre à la rentrée 2015.

La deuxième observation qui vient à l’esprit, c’est le peu de cas qu’un ministre soucieux d’une politique efficace, voire efficiente, fait des analyses réalisées pour la Commission européenne dans une étude publiée en octobre 2017[3]. Les auteurs de cette étude européenne notent que « le redoublement de classe génère des coûts élevés et ne présente qu'un impact limité ». Les publications du ministère (L’état de l’Ecole[4]et les évaluations nationales CEDRE[5] ont confirmé que la baisse continue sur plusieurs années du taux de redoublement dans le premier comme dans le second degré n’a pas d’impact significatif sur les performances scolaires des élèves « à l’heure ».

C’est donc bien la moindre des précautions que le décret ministériel insiste sur le « caractère exceptionnel » du redoublement. Mais, et c’est la troisième observation que l’on peut faire, on ne peut s’empêcher de voir dans ce décret, sinon une revanche de la forme scolaire française la plus traditionnelle, qui a longtemps préféré sanctionner par le redoublement tout élève en difficulté plutôt que de s’attaquer sans attendre à chaque difficulté par un accompagnement pédagogique personnalisé, du moins une mesure inspirée par le populisme éducatif. Puisque « parents, enseignants et, comme l’a révélé une enquête inédite du CNESCO, élèves considèrent encore en 2015 le redoublement comme étant bénéfique »[6], il convient d’en rétablir la possibilité, en flattant ainsi les attentes du public sans tenir compte des propositions, arguments et connaissances issus de l’action publique et de la recherche.

Il sera donc intéressant de voir, à la fin de l’actuel quinquennat, l’impact réel de ce décret sur la pratique du redoublement.

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[1] décret n° 2018-119 du 20-2-2018 - J.O. du 21-2-2018

http://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=126832

[2]  http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=84055

[3] https://publications.europa.eu/en/publication-detail/-/publication/526fb37c-c845-11e7-9b01-01aa75ed71a1/language-fr

[4] http://cache.media.education.gouv.fr/file/etat25/48/1/depp-etat-ecole-2015_484481.pdf

[5] Cycle des évaluations disciplinaires réalisées sur échantillon http://www.education.gouv.fr/cid81218/methodologie-du-cycle-des-evaluations-disciplinaires-realisees-sur-echantillon-cedre-en-fin-d-ecole-et-fin-de-college.html

[6]  http://www.cnesco.fr/fr/redoublement/

 

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