Réunions en non mixité et séparatisme scolaire : deux poids, deux mesures?

Une indignation contre les réunions interdites aux blancs est-elle crédible quand on s’accommode de la ségrégation sociale entre les établissements scolaires, y compris dans l’enseignement privé sous contrat ? Un entre-soi serait-il plus "scandaleux" qu'un autre ?

Quelle belle unanimité républicaine et universaliste pour condamner les réunions interdites aux blancs organisées par le syndicat étudiant UNEF : si plus de 90% des lecteurs du Figaro souhaitent la dissolution de cette organisation coupable de séparatisme, le ministre de l’éducation nationale de la jeunesse et des sports n’est pas en reste : invité vendredi dernier matin de RMC et BFMTV[1], Jean-Michel Blanquer s'est vu demander si les réunions en "non-mixité" menées à l'UNEF étaient "racistes". "Oui", a répondu sans hésiter le ministre de l'Éducation nationale, ajoutant que "c'est profondément scandaleux".

"Nous sommes dans la République française. La République française repose sur des principes intangibles. On ne distingue pas les gens en fonction de leur couleur de peau, c'est une absurdité."

"Les gens qui se prétendent progressistes et distinguent les gens en fonction de leur couleur de leur peau, nous mènent vers des choses qui ressemblent au fascisme", a vilipendé Jean-Michel Blanquer, y voyant une menace "extrêmement grave". 

On ne doute pas que, faisant montre d'une telle indignation, le ministre veille à ce que son institution ne puise en aucun cas prêter le flanc à la critique de séparatisme, de ségrégation entre ses établissements selon  la population scolaire accueillie.

Une étude de l’INSEE publiée en 2018, portant sur la ségrégation sociale entre collèges[2] ne maque pas d’éclairer la question. Le public connaît bien la distinction entre enseignement public et enseignement privé, que cette étude permet de mesurer à Paris : « L’écart de composition sociale entre public et privé, qui diffère selon les territoires [Givord et al., 2016a], est ainsi particulièrement fort à Paris. Les enfants issus de milieux très favorisés socialement (cadres, enseignants) constituent en 2015 près des trois quarts des élèves scolarisés en 6dans un établissement privé, tandis qu’ils ne représentent que la moitié de l’ensemble des élèves parisiens. À l’inverse, si 19 % des élèves de 6e parisiens sont issus de milieux défavorisés, ils sont presque absents des collèges privés (4 % seulement des effectifs de 6e), et sont sur-représentés parmi les élèves scolarisés dans leur collège de secteur (ils constituent 26 % de ceux-ci) ». 

Mais les citoyens ont sans doute moins conscience des effets de ségrégation sociale au sein même de l’enseignement privé, éclairés par cette même étude :  ainsi, à Paris «  les élèves d’un même quartier, scolarisés dans le privé, ne vont pas tous dans le même collège. Les collèges privés sont hétérogènes : ceci reflète le fait que les élèves du privé viennent de quartiers différenciés socialement, mais aussi une forme de spécialisation des collèges privés. Ainsi, sur les 60 collèges privés sous contrat parisiens, 10 d’entre eux ont une part d’élèves de milieux très favorisés supérieure ou égale à 90 %, alors qu’à l’autre extrémité, cette part est inférieure ou égale à 40 % dans 10 autres collèges ».

Si l’on prend donc en considération les deux bouts de la chaîne, on a, dans le service public de l’éducation nationale auquel contribue l’enseignement privé sous contrat, des collèges où la part d’élèves de milieux très favorisés est égale ou supérieure à 90% et d’autres où la part des élèves issus de milieux défavorisés est équivalente. Selon un rapport scientifique du CNESCO[3] sur l’état des lieux de la mixité sociale en France, « 10% des élèves fréquentent un établissement qui accueille au moins 63% d’élèves issus de milieux socialement très défavorisés (ouvriers, chômeurs ou inactifs) » et 5% des élèves de 3ème ont plus de 60% de CSP+ dans leur niveau d’enseignement. Ce qui conduit au faits suivants : « 10% des élèves de 3ème ont moins de 6% de « bons élèves » dans leur niveau d’enseignement, 5% des élèves de 3ème ont plus de 43% de « bons élèves » dans leur niveau d’enseignement ».

A ces faits s’ajoutent des « pratiques ségrégatives actives » dans certains établissements, au moment de la composition des classes et des regroupements d’élèves en fonction des langues vivantes et options choisies.

Bref,  c’est une chose de s’indigner de réunions en non mixité au nom de la République, mais peut-on, au nom de cette même République, trouver normal que selon l’endroit où l'on effectue sa scolarité, on soit entouré de 90% d’élèves issus de milieux très favorisés ou de milieux très défavorisés ? La non-mixité sociale, culturelle et linguistique, serait-ce cela, l’Ecole de l’égalité des chances ? Et dans ce cas, cela n’est-il pas « scandaleux » ?

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[1] https://www.bfmtv.com/societe/education/unef-jean-michel-blanquer-veut-rendre-illegal-les-reunions-racistes-en-non-mixite_AV-202103190125.html 

[2] https://www.insee.fr/fr/statistiques/3614217

[3] https://www.cnesco.fr/fr/mixites-sociales/etat-des-lieux-de-la-mixite-sociale/

 

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