Téléphones portables : populisme éducatif et bon sens pédagogique en même temps ?

Comment faire coup double, et satisfaire en même temps le populisme éducatif et le bon sens pédagogique ? Démonstration avec l’interdiction des téléphones portables à l’école.

On connaît désormais la traduction législative de l’annonce ministérielle portant sur l’interdiction des téléphones portables à l’école et au collège, actuellement examinée en commission à l’Assemblée nationale.

Elle se traduit par un unique article de loi déposé par M. Richard Ferrand [1] :

« À l’exception des lieux où, dans les conditions qu’il précise, le règlement intérieur l’autorise expressément, l’utilisation d’un téléphone mobile par un élève est interdite dans les écoles maternelles, les écoles élémentaires et les collèges ».

On notera d’abord que cette proposition est bien plus nuancée que celle qui figurait au deuxième rang des mesures éducatives présentées dans le programme du candidat Macron  : « Nous interdirons l’usage des téléphones portables dans l’enceinte des écoles primaires et des collèges[2] ».

On rappellera ensuite que la loi n° 2010-788 du 12 juillet 2010 - art. 183 (V) a créé l’article L511-5 du code de l’éducation ainsi rédigé :

« Dans les écoles maternelles, les écoles élémentaires et les collèges, l'utilisation durant toute activité d'enseignement et dans les lieux prévus par le règlement intérieur, par un élève, d'un téléphone mobile est interdite ».

Ce que la proposition de loi actuellement examinée apporte de plus à la réglementation existante tient donc exclusivement à rendre possible l’utilisation du téléphone portable. En effet, l’interdiction portée en 2010 est amendée par la possibilité d’une limitation de cette l’interdiction, que souligne le début de l’article : « à l’exception des lieux où, dans les conditions qu’il précise, le règlement intérieur l’autorise expressément… ».

On est donc bien, contrairement à ce que le ministre affirmait, non pas dans la mise en œuvre effective d’une mesure du programme présidentiel ni d’une disposition déjà existante du code de l’éducation, mais dans son allègement substantiel.

Cet allègement est une mesure de bon sens éducatif et pédagogique. Mais il est curieux de constater que toute la présentation médiatique de cette disposition législative nouvelle est portée par un discours populiste bien connu : si nos élèves ont de moins bons résultats, c’est la faute aux écrans et tout particulièrement aux téléphones portables, dont il faut proscrire l’usage à l’école. « Il est important de ne plus avoir les portables qui envahissent la vie de nos adolescents au moment où ils doivent étudier, au moment où ils doivent tout simplement être entre eux dans la cour de récréation» a affirmé par exemple le ministre lors d’un déplacement à Dijon.

On notera également que les syndicats de personnels de direction ont bien alerté le ministère sur l’impact effectif de cette mesure législative. Le SNPDEN-UNSA[3], par exemple,  « n’a eu de cesse de répéter que les règlements intérieurs des établissements interdisaient déjà l’usage des portables en classe, conformément à l’article L. 511-5 du Code de l’éducation, mais que leur interdiction totale dans l’enceinte d’un collège n’était pas envisageable car cela reviendrait à porter atteinte aux libertés publiques. Quel que soit le cadrage législatif, cette commande présidentielle à laquelle répond le ministre de l’Éducation nationale en demandant aux chefs d’établissement de la mettre en œuvre témoigne une nouvelle fois du fort décalage entre les annonces politiques et leur traduction concrète sur le terrain ! ». ID-FO[4]pour sa part, « regrette qu’une fois de plus on confonde vitesse et précipitation : le temps du politique n’est pas le temps du pédagogique ! »

Pour l’essentiel, rien ne changera donc, puisque c’est aux établissements de rédiger leur règlement intérieur et d’organiser la mise en œuvre de la loi. Mais il est tout de même paradoxal de noter que l’allègement d’une disposition réglementaire est présenté comme un renforcement. Populisme éducatif et bon sens pédagogique peuvent ainsi être les deux visages d’un Blanquer bifrons.

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[1] http://www.assemblee-nationale.fr/15/propositions/pion0941.asp

[2] https://storage.googleapis.com/en-marche-fr/COMMUNICATION/Programme-Emmanuel-Macron.pdf

[3]Syndicat national des personnels de direction-UNSA

http://www.snpden.net/direction/pdf256/direction256.pdf

[4]Indépendance et Direction –Force ouvrière

http://idfo.fr/actualites/autres-actualites/id-news-n09-telephone-portable-au-college/

 

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