L’abstention des 18-24 ans : un phénomène qui questionne aussi l’Ecole

L’abstention massive des plus jeunes électeurs est l’occasion de procéder à un examen des conditions réelles de la formation civique à l’Ecole.

Confirmée une nouvelle fois lors des scrutins départementaux et régionaux de dimanche dernier, l’abstention des 18-25 ans n’est pas nouvelle.

Si, dimanche dernier,  selon l’IFOP[1], 84% des 18-24 ans ont choisi l'abstention, contre "seulement" 81% des 25-34 ans, le scrutin municipal de 2020 s’était traduit par le même phénomène. Pour Anne Muxel, directrice de recherches au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), « pour la tranche 18-24 ans, quel que soit le type de scrutin, le taux, ces dernières années, est supérieur de dix points en moyenne à celui de l’ensemble de la population. Au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, comme aux élections européennes de 2019, seul un petit tiers des 18-24 ans s’était rendu aux urnes[2]». Selon elle « L’abstention des jeunes s’inscrit aussi dans la généralisation d’un nouveau type de comportement électoral que l’on observe dans l’ensemble de la population : la participation intermittente, variable selon les enjeux et les scrutins. Le vote systématique, c’est-à-dire le sens du devoir de voter, s’est affaibli ».

Ces constats ne peuvent pas ne pas questionner l’Ecole, dont on se plaît à répéter que l’une de ses missions premières est de « faire partager les valeurs de la République[3] » et d’ « instituer le citoyen[4]».

Ni les cours ni les heures d’enseignement moral et civique ne manquent aux élèves de l’enseignement scolaire. Et pourtant, à la sortie de leur obligation de formation, à 18 ans, depuis la loi pour une Ecole de la confiance (2019), ils sont une écrasante majorité à ne pas voter.

Il y a là un phénomène général, qui touche toute la société, mais plus particulièrement encore la jeunesse, et ceci peut sembler paradoxal.

Mais le paradoxe n’est qu’apparent. Langevin et Wallon, déjà, en 1946, assuraient que « l’éducation morale et civique, la formation de l’homme et du citoyen » s’effectuent « non par les cours et les discours, mais par la vie et l’expérience[5] ».

Or, qu’en est-il de la vie scolaire et de la formation pratique à l’exercice de la citoyenneté au sein de nos établissements scolaires ? Les exemples vivants de conseils coopératifs[6], d’initiatives citoyennes menées dans les établissements scolaires ne manquent pas. Mais il faut bien reconnaître qu’ils constituent de consolantes exceptions par rapport à une réalité nettement moins enthousiasmante. Faut-il rappeler le rapport sur La vie de l’élève et des établissements scolaires[7] du recteur René Blanchet proposant en février 1998, de « faire de l’établissement un espace de démocratie vivante » ? Faut-il rappeler le rapport de la députée Anne –Lise Dufour-Tonini appelant en 2013 à un  acte II de la vie lycéenne dans un rapport appelant à « une nouvelle démocratie[8]» ? Il ne suffit pas en effet, que, formellement, les droits des collégiens et des lycéens soient reconnus, que, sur le papier, des conseils soient institués, pour que la formation à la démocratie soit vivante dans l’expérience des élèves. En effet, il ne suffit pas de tenir une réunion formelle où les élèves sont plus appelés à écouter qu’à intervenir, pour s’acquitter de cette formation.  Celle-ci se fait au quotidien, dans la place que l’on accorde à la parole de l’élève, dans la régularité des heures de vie de classes, prévues dans le temps scolaire des élèves de la 6e à la terminale, et de leur animation par les élèves délégués eux mêmes sur un ordre du jour sur lequel ils ont été consultés. Ils ne font pas la même expérience démocratique selon  la manière dont ils sont « tenus en permanence » sous la loi du silence et la menace de punitions quand ils n’ont pas de cours, ou accueillis dans un centre de connaissances et de culture, et encouragés à coopérer dans des projets, à prendre des initiatives, donner leur avis sur la vie de l’établissement.

Trop souvent, l’expérience qui est faite de la prise en compte de leur parole, est décevante. Parlent-ils du restaurant scolaire à l’occasion d’un conseil de classe ? Ce n’est pas le moment ni le lieu. Evoquent-ils en conseil ; de vie collégienne l’absence de savon et de papier dans les toilettes ? On leur répond que s’il y en avait, il servirait à salir les lieux et boucher les cuvettes… Ainsi habitués pendant sept ans d’études secondaires à penser que leur avis n’est presque jamais pris en compte, pourquoi penserait-il qu’il va soudain l’être par la grâce d’une élection ?

Il serait temps que les alertes et préconisations adressées, depuis la fin du siècle dernier,  rapport après rapport, à l’éducation nationale, soient enfin prises en compte dans toutes les écoles et établissements scolaires. Mais il serait temps surtout de repenser le curriculum proposé aux élèves français : quasi exclusivement constitué de cours et de discours, il laisse notamment trop peu de place à l’exercice concret de compétences civiques, à la réalisation de parcours éducatifs individuels et collectifs que des expériences répétées de self government[9] permettraient de réaliser dans le cadre de la vie scolaire.

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[1] https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2021/06/117992-Rapport-JDV-REG21-T1-DET-20h30.pdf

[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/07/02/anne-muxel-le-surcroit-d-abstention-des-jeunes-accentue-le-probleme-pose-a-la-democratie_6044899_3232.html

Anne Muxel a notamment publié (avec Olivier Galland) La Tentation radicale. Enquête auprès des lycéens (PUF, 2018)

[3] article L111-1 du code de l'éducation

[4]  Voir, par exemple, l’ouvrage de Charles Coutel, Condorcet Instituer le citoyen, Michalon, 1999

[5] La réforme de l’enseignement, projet dit Rapport Langevin-Wallon, 1946

[6] https://journals.openedition.org/edso/7281

Sylvain Connac « Origines et valeurs des conseils coopératifs d’élèves » in Education et socialisation, 53, 2019

[7] https://www.education.gouv.fr/la-vie-de-l-eleve-et-des-etablissements-scolaires-10322

[8] https://www.education.gouv.fr/la-commission-pour-l-acte-2-de-la-vie-lyceenne-6182

[9] ou autogouvernement, préconisé par les pionniers de l’Education nouvelle, de Dewey à Piaget.

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