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formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université

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Billet de blog 22 juin 2022

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Ambition éducation : 5 priorités, mais quid des savoirs ?

Lutter contre l’injustice scolaire et sociale et renforcer le rôle éducatif de l’école pourrait être un possible objet de consensus politique. Mais ne pas retenir la politique des savoirs comme urgence essentielle est sans doute se priver de toucher au cœur la fabrique de l’inégalité scolaire et la marginalisation de l’action éducatrice de l’école.

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Le mouvement Ambition éducation, qui fédère organisations syndicales de l’éducation nationale, de parents d’élèves, associations de collectivités territoriales, de l’éducation populaire et mouvements pédagogiques vient de publier sa déclaration[1], présentée ce mois-ci lors du dernier conseil supérieur de l’éducation nationale.

Ce mouvement, très représentatif de la diversité des acteurs de l’éducation au sens large, liste cinq priorités éducatives majeures :

- la revalorisation, la formation et l’accompagnement de l’ensemble des métiers des éducateurs 

- la mobilisation en faveur des 5 millions d’élèves issus de familles pauvres et très pauvres

- les conditions de cette égalité d’accès pour tous à une éducation inclusive de qualité

- l’urgence écologique

- le nécessaire renouveau de l’éducation à la citoyenneté.

Ces priorités sont peu discutables. Elles vont plus loin, par exemple, que les simples constats d’actualité, incluant par exemple la crise du recrutement des enseignants dans une réflexion plus large sur l’ensemble des métiers de l’éducation dans toute leur diversité. Elles mettent l’accent sur la question essentielle de l’inégalité de traitement réservée aux millions d’élèves vivant dans la pauvreté, même si la déclaration ne fait pas une priorité de la lutte contre les séparatismes social et scolaire, qui renforcent et facilitent le tri et la sélection sur des bases essentiellement sociales. Elles soulignent l’écart entre les actuelles éducations au développement durable ou à la citoyenneté et les urgences écologiques et politiques que traverse l’humanité.

Pourtant, peut-on espérer changer fondamentalement la donne actuelle, avec les faiblesses inquiétantes relevées dans cette déclaration, si l’on ne questionne pas le curriculum dans son ensemble, qui fait que, de l’école au lycée, les savoirs enseignés et ceux qui ne le sont pas, participent de la construction d’une école inégalitaire, favorable à la réussite des uns et à la mise à l’écart des autres, une école qui sanctionne les « enfances de classe »[2] si différentes sans en diminuer l’effet sur les élèves ?

Oui, notre école est injuste. Mais pour qu’elle devienne plus juste, encore faut-il ne pas accepter comme allant de soi, comme naturel, l’héritage des découpages, sélections, hiérarchisations accomplis dans le domaine des savoirs que l’école enseigne ou n’enseigne pas. Renforcer l’éducation à la citoyenneté ou à l’urgence écologique risque de n’être que des mots si rien en change dans les programmes et horaires d’enseignement : les éducations resteront marginales, dans une organisation des savoirs dominée par les savoirs disciplinaires déjà là. Augmenter les aides publiques pour favoriser l’accès à la nourriture, à la bonne santé, aux pratiques culturelles et sportives est indispensable. Mais tant que la culture scolaire tiendra à l’écart les autres cultures, tant qu’on fera comme si chacun avait les clefs d’accès à cette culture scolaire, les aides publiques seront insuffisantes pour rétablir l’égalité de tous dans l’accès à l’éducation. Comme Jean-Paul Delahaye le souligne dans son dernier ouvrage, L’école n’est pas faite pour les pauvres[3]. C’est une lutte de classe qui s’accomplit dans notre système éducatif, sous couvert des savoirs académiques, et l’éducation nationale demeure aujourd’hui, comme le refusait Condorcet, « une espèce de loterie nationale » pour les enfants du peuple.

Il est à craindre qu’un gouvernement, animé des meilleures intentions du monde, qui partagerait les priorités avancées par Ambition éducation, n’obtienne que de piètres résultats dans son combat pour une école enfin juste et fraternelle, s’il laisse dans l’ombre la question de la politique des savoirs. C’est ce sur quoi le Collectif d’interpellation du curriculum a mis l’accent dans sa lettre ouverte aux candidats aux élections législatives[4] et dans une tribune publiée dans Le Monde[5].

La question de la politique des savoirs ne saurait être plus longtemps tenue à l’écart du débat public, si l’on veut vraiment sortir des déplorations sur l’école injuste sans effet concret sur ce qui se joue au quotidien dans le parcours de formation de tous les élèves, et notamment de ceux qui ne baignent pas dans la culture scolaire implicite.

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[1] https://www.atd-quartmonde.fr/declaration-du-mouvement-ambition-education-au-ministre-de-leducation-nationale/

[2] Bernard Lahire (dir), Enfances de classe, de l’inégalité parmi les enfants, Seuil, 2019

[3] J-P Delahaye, L’école n’est pas faite pour les pauvres, Le bord de l’eau, 2022

[4] https://curriculum.hypotheses.org/1396

[5] https://www.lemonde.fr/education/article/2022/05/24/changer-l-ecole-pour-une-nouvelle-politique-des-savoirs-ambitieuse-pour-tous_6127411_1473685.html

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