La pédagogie à l’Université : une révolution à bas bruit?

A l’heure de la massification du supérieur et de l’essor du numérique, ce n’est pas seulement la manière d’enseigner qui change à l’université, mais aussi les espaces, les manières d’enseigner et d’apprendre, d’évaluer : le dossier du dernier numéro de la Revue internationale d’éducation de Sèvres fait un point riche sur l’état de l’art dans quatre continents.

La Revue internationale d’éducation de Sèvres (RIES)[1] consacre régulièrement l’un de ses dossiers à l’enseignement supérieur. C’est le cas avec le dernier numéro paru, consacré à la pédagogie universitaire. Depuis longtemps déjà, cette expression ne constitue plus un oxymoron, mais est l’expression d’une préoccupation forte de l’Amérique à l’Asie en passant par l’Europe et l’Afrique. Les huit études de cas sont consacrées à ce que la contribution libanaise au dossier appelle une «  longue marche », certainement accélérée, comme le soulignent dans leur introduction Philippe Lalle et Simone Bonafous, par l’irruption du numérique. C’est ce dont témoigne la passionnante contribution portant sur l’Université virtuelle du Sénégal. Cette idée de long processus est reprise à propos de la Belgique francophone,  les auteurs de l’article y évoquent  « un processus qui s’inscrit dans la durée ».

Selon les coordonnateurs du dossier, il s’agit bel et bien d’une « révolution pédagogique », véritable « levier de transformation des universités » d’après les auteurs québécois, révolution qui constitue, selon l’étude sénégalaise « une réponse à la massification et aux inégalités d’accès à l’enseignement supérieur ».

Les coordonnateurs du dossier soulignent le rééquilibrage qui s’effectue entre fonction d’enseignement et fonction de recherche, les enseignants-chercheurs voyant jusqu’ici privilégiés leurs travaux de recherche par rapport à leur travail d’enseignement. Leur fait écho la contribution chinoise, qui porte sur « le développement de l’enseignement et de l’apprentissage dans les universités chinoises de recherche ».

La contribution danoise, pour sa part, apporte un exemple de pédagogie universitaire en essor : « le cas de l’apprentissage par problèmes ». Quant à la contribution française, elle présente les différents chantiers ouverts par la préoccupation pédagogique, en termes d’information et d’orientation, de parcours de formation, d’accompagnement des étudiants, de lutte contre le décrochage, et définit le numérique comme « vecteur d’élargissement des solutions pédagogiques ». Comment ne pas insister sur la contribution sénégalaise, qui témoigne d’un recul de cinq ans déjà pour évaluer les défis posés à l’université virtuelle, et les perspectives offertes par un réseau africain d’excellence de production de cours ouverts et en ligne (MOOCS).

Certains esprits déclinistes pourront interpréter ces signes comme autant d’alertes sur la « secondarisation du supérieur », suite logique selon eux de la « primarisation du second degré ». D’autres y verront au contraire une double adaptation indispensable de l’université, à un accès de moins en moins réservé à une élite soigneusement sélectionnée,  d’une part, aux nouvelles manières d’apprendre, de s’informer et de coopérer liées aux technologies numériques, d’une autre.

On est particulièrement heureux de trouver, dans la riche et rigoureuse bibliographie de Prunelle Charvet et Hélène Baucher,  un chapitre consacré aux espaces physiques d’apprentissage, avec des références explicites aux learning centers représentant tout à la fois une transformation des bibliothèques universitaires, mais aussi de l’apprentissage des étudiants et de la relation entre enseignants, bibliothécaires, étudiants et savoirs. Il n’y a pas de pédagogie sans soutien et incitation aux apprentissages et à la coopération, dont les learning centers sont le cadre adapté. De même, le développement de FabLabs n’est pas sans incidence sur la transformation des universités. Sur cette question en tout cas, en France, l’université a incité à questionner les espaces d’apprentissage et d’étude de l’enseignement secondaire, ce qui a conduit depuis 2012 à de nombreuses expérimentations de transformation des centres de documentation et d’information en centres de connaissances et de culture[2].

Les coordonnateurs du dossier soulignent justement que la révolution pédagogique à l’université ne touche pas seulement la manière d’enseigner, mais les espaces d’apprentissage et d’enseignement, l’évaluation des étudiants, la formation des enseignants du supérieur à l’art d’enseigner, et plus généralement à leur développement professionnel,  les enseignants-chercheurs devenant aussi progressivement des professionnels de l’enseignement.

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[1]https://www.ciep.fr/revue-internationale-deducation-sevres/pedagogie-universitaire

[2]http://eduscol.education.fr/cid60332/-vers-des-centres-de-connaissances-et-de-culture-le-vade-mecum.html

Voir par exemple : https://archiclasse.education.fr/Vers-un-Centre-de-Connaissances-et-de-Culture

 

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