D’où vient ce que le communiqué de presse du SNPDEN du 22 mars[1] appelle « l’exaspération croissante des personnels de direction» ?

L’état des lieux est rappelé en un paragraphe du même communiqué. « Le motif de ce vif mécontentement réside dans l’écart croissant -et parfois devenu insupportable- entre les intentions affichées par la ministre, dans lesquelles se reconnaissent largement les personnels de direction, et le fonctionnement réel de l’institution, marqué aujourd’hui par de l’agressivité, des à-coups qui désorganisent le travail dans les établissements et un jet continu d’injonctions, le plus souvent illisibles, parfois contradictoires». En d’autres termes, l’écart entre le dire et le faire, la politique affichée et sa mise en œuvre, caractérisée selon ce syndicat par l’agressivité et les injonctions permanentes, illisibles et parfois contradictoires.

Le 5 février dernier, un autre syndicat de personnels de direction, ID-FO, écrivait à la ministre : «Cette absence de prise en compte de la réalité des établissements est ressentie comme une forme de mépris de votre ministère à l’égard de ses cadres[2]». Diagnostic partagé donc, du côté des directions d'établissements scolaires.

En 2006 déjà, l’alerte sociale lancée par le premier syndicat avait débouché, faute de réponse ministérielle satisfaisante, sur « la manifestation de novembre 2006 à laquelle 40 % de la profession avait participé à l'appel du SNPDEN».

Il n’est pas sans intérêt de revenir sur 2006 pour comprendre ce qui se rejoue dix ans plus tard.

En décembre 2006, un mois après la manifestation, les inspections générales de l’éducation nationale (IGEN et IGAENR) publient un rapport intitulé L’EPLE et ses missions[3]. Quel est le diagnostic porté alors sur la situation des établissements et de leurs directions ? Le sommaire parle de lui-même : « Les conditions de la clarification et de la mise en œuvre optimale des missions passent par trois conditions :

1) Reconnaître effectivement l’EPLE comme un espace autonome du pilotage pédagogique

2) Quelles limites et quelles conditions à un élargissement possible des tâches ?

3) La nécessité d’un accompagnement des établissements et des personnels, particulièrement les personnels de direction».

Les rapporteurs indiquent d’abord que la question soulevée n’est pas nouvelle : « cette étude intervient aussi au moment où les chefs d’établissement souhaitent une clarification des missions qui sont confiées à l’EPLE, et, par voie de conséquence, aux chefs d’établissement. On ne peut à cet égard oublier que la sollicitation périodique des EPLE pour des tâches nouvelles auxquelles ils ne sont pas toujours préparés est à l’origine d’un malaise dont, d’une certaine manière, le rapport Blanchet d’avril 1999[4] se faisait déjà l’écho : « Les chefs d’établissement, dont le malaise est réel, attendent de cette réflexion une clarification des missions que leur confie la Nation. »

Décidément, le « mal vient de plus loin [5]» encore que 2006, puisqu’en 1999, le recteur René Blanchet sonnait déjà l’alarme. Notons qu’à la suite de son rapport sur la revalorisation du rôle des chefs d’établissement de l’enseignement secondaire, plusieurs mesures avaient été prises, dans le cadre d’un protocole d’accord relatif aux personnels de direction signé en 2002[6], notamment la création dans chaque académie d’un  «groupe permanent de liaison », « groupe permanent de consultation », ou simplement « groupe Blanchet » : ce groupe, qui comporte un certain nombre de chefs d’établissement, et fréquemment  leurs représentants syndicaux, est généralement chargé du « suivi » de la mise en œuvre des politiques scolaires, en concertation directe avec les autorités académiques.

Ces « groupes Blanchet » sont toujours actifs et, récemment, les représentants syndicaux des personnels de direction ont déserté dans certaines académiques la première réunion de l’année 2016 pour tenter de faire entendre l’exaspération de leurs pairs.

Reprenons l’analyse et les préconisations formulées en 2006 par les inspections générales. Elles notent que « les EPLE s’estiment surchargés d’enquêtes en tout genre, parfois redondantes, venant du ministère, du rectorat ou de l’inspection académique. Les services académiques (rectorats et IA), disent la même chose s’agissant du temps passé à répondre à des enquêtes venant de l’administration centrale». Apparemment, dix ans après, la situation a encore empiré. Et la recommandation suivante semble n’avoir pas été pleinement entendue : «de façon générale, il s’agit de passer d’une administration de commandement et injonctive, comme cela est encore parfois le cas de la part des services académiques comme de l’administration centrale, à des relations plus respectueuses du statut d’établissement public des EPLE. Ce nouveau mode gouvernance pourrait faire que l’autonomie ne soit plus un mot vidé de son sens et que l’on passe moins de temps à analyser les projets et les procédures a priori, mais que l’on soit plus aux côtés des EPLE pour les conseiller et pour évaluer leurs résultats».

Un sous-titre du rapport résume bien le diagnostic porté en 2006 : « une autonomie corsetée » : « ainsi, nombreux sont les personnels de direction qui se plaignent de l’inflation de circulaires et instructions diverses, en un mot du « harcèlement textuel » auquel ils sont exposés, paradoxalement, alors pourtant que le discours dominant affiché par l’institution privilégie l’autonomie. »

Le nœud du problème est sans doute bien là : crées en 1985, les établissements publics locaux d’enseignement s’inscrivent dans une logique de déconcentration, de passage du commandement hiérarchique exclusif à la gouvernance démocratique. Mais, trente ans plus tard, force est de constater que si le discours reste identique, la réalité ne s’est toujours pas adaptée au discours : la culture du commandement hiérarchique est si forte que, du ministère aux rectorats, elle caractérise le fonctionnement quotidien de l’institution. Le déploiement des réseaux de communication numérique n'a fait qu'amplifier spectaculairement la possibilité de multiplier les commandes, injonctions et enquêtes en temps réel…

Il serait salutaire que l’alerte sociale lancée ce 22 mars soit entendue pour que, tout simplement, on applique vraiment au quotidien les recommandations de René Blanchet formulées en 1999, le protocole d’accord de 2002, la charte des pratiques de pilotage de 2007[7], le protocole de dialogue social de 2010[8].

Les personnels de direction n’ont pas besoin d’une nouvelle charte ou d’un protocole nouveau. Il suffirait simplement d’appliquer vraiment ce qui est depuis longtemps déjà si bien écrit.

 


[1] http://www.snpden.net/sites/default/files/files/Comm7%20-%20Alerte%20sociale.pdf

[2] http://www.ietd.com/wp-content/uploads/2016/02/iDflashN21CourrierauMinistre.pdf

[3] http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/074000125.pdf

[4] Blanchet, René, La revalorisation du rôle des chefs d’établissement de l’enseignement secondaire, rapport au ministre de l’Education nationale, de la Recherche et de la Technologie, avril 1999

[5] Racine, Phèdre, I, 3, « Mon mal vient de plus loin ». 1677.

[6] http://www.education.gouv.fr/bo/2002/special1/texte.htm

[7] http://www.education.gouv.fr/bo/2007/8/MEND0700290X.htm

[8] http://www.snpden.net/_lettre_info/liens/signaturedialoguesocial.pdf

 

 

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