Jean-Pierre Veran
formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université
Abonné·e de Mediapart

687 Billets

1 Éditions

Billet de blog 23 mars 2017

Jean-Pierre Veran
formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université
Abonné·e de Mediapart

L’école selon Jean-Luc Mélenchon : un cocktail ambigu?

Les propositions pour l’Ecole de la France Insoumise affichent une double ambition : surmonter les inégalités scolaires, conserver un modèle d’enseignement en partie porteur de ces mêmes inégalités.

Jean-Pierre Veran
formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

A lire le sommaire du livret éducation de la France insoumise[1], on retrouve des éléments connus et assez largement partagés à gauche sur le constat - une école appauvrie, des inégalités qui s’aggravent-, le projet –instruire et qualifier tous les enfants de la République- et les propositions : une école où il fait bon apprendre, instruire dans l’école commune, une école creuset pour combattre les inégalités, accroître la qualification pour répondre aux défis de demain, l’école de la citoyenneté, une école laïque et libérée des influences.

La lettre de J-L Mélenchon aux enseignant.e.s qui termine le livret se démarque nettement de cette vision plutôt consensuelle, en dénonçant d’entrée de jeu  « l’idéologie du socle commun » qui « défait » « le lien aux savoirs », ou « les mises en cause de la liberté pédagogique » pourtant garantie par l’article 48 de la loi Fillon de 2005 et l’article L. 912-1-1 du code de l’éducation : « la liberté pédagogique de l’enseignant s’exerce dans le respect des programmes et des instructions du ministre chargé de l’éducation nationale et dans le cadre du projet d’école ou d’établissement avec le conseil et sous le contrôle des membres des corps d’inspection. Le conseil pédagogique prévu à l’article L. 421-5 ne peut porter atteinte à cette liberté ».

Au nom de « l’école de l’égalité » et de la restauration du cadre républicain le candidat abrogera « les contre-réformes du lycée et du collège mais aussi le décret Peillon sur les rythmes scolaires ». En une phrase, c’est la refondation de l’école, un des emblèmes du quinquennat finissant, qui est jetée aux orties. Pas tout à fait cependant, car il reste quelques traces de la loi de refondation dans les propos qui suivent : « l'école doit s’affirmer comme un espace de coopération et d’échanges et non de concurrence et de compétition[2]. Creuset du peuple en formation, laïque, elle doit devenir le lieu de l’éducation à l’intérêt général où l’individu se prépare à l’exercice d’une citoyenneté enrichie de nouveaux droits. À l’heure du défi climatique, l’école doit jouer un rôle décisif dans la préparation de la transition écologique ». Plus loin, le candidat envisage d’étendre un dispositif phare de la loi de refondation« Nous généraliserons le dispositif « plus de maîtres que de classes » en CP et CE1 ».

Le candidat aborde ensuite la question de la revalorisation salariale (+7% tout de suite et négociation salariale ensuite) et du recrutement des personnels, reprenant l’engagement de François Hollande en 2012 de recruter « 60000 enseignant.e.s supplémentaires dont une part à travers un dispositif de pré-recrutement ». Il s’engage à « garantir le principe de la liberté pédagogique », le code de l’éducation n’étant sans doute pas suffisant en ce domaine à ses yeux. On comprend mieux de quoi il retourne vraiment quand, dans la phrase suivante, est annoncée l’intention de « mettre fin à l’évaluation par compétences ». On peut s’étonner au passage qu’un ancien ministre délégué à l’enseignement professionnel rejette une évaluation qui a été d’abord mise en œuvre dans l’enseignement professionnel. La liberté pédagogique se réduirait-elle à pouvoir noter les élèves sans référer l’évaluation de leurs acquis à autre chose qu’une moyenne ? Les « nouvelles perspectives de carrière » proposées sont en revanche plus tournées vers l’avenir avec notamment « dans  le  premier  degré  un  temps  autogéré  pour  un  travail  collaboratif  avec  vos  collègues » ou la proposition faite « à celles et ceux d’entre vous qui parviennent au terme de leur carrière de pouvoir, sur une base volontaire, se consacrer au suivi des élèves en difficulté, à la coordination des projets de l’établissement et à la formation des enseignant·e·s stagiaires ».

Si le chapitre des convergences est consistant avec certaines orientations déjà engagées par la loi de refondation pendant le quinquennat – comme la pause méridienne de une heure 30, les espaces parents, le dispositif plus de maîtres que de classes, l’encouragement à la coopération, « l’éducation critique aux médias dans les programmes d’enseignement moral et civique »- et certaines propositions de Benoît Hamon (« établir une carte scolaire intégrant les établissements privés », « soutien scolaire gratuit par le service public d’éducation », « instruction obligatoire à partir de trois ans », effectif maximum de 20 élèves dans les écoles d’éducation prioritaire par exemple), les divergences sont fortes sur des orientations fondamentales touchant à l’évaluation des acquis ses élèves, à la conception des contenus d’enseignement (« replacer les disciplines au coeur des apprentissages »), au redoublement conçu comme « un droit à favoriser ».

Il ressort de la lecture de ce projet éducatif une double orientation quelque peu contradictoire : une approche résolue des inégalités scolaires afin de les réduire par diverses mesures, et un retour  à des pratiques d’enseignement, d’évaluation et d’orientation qui ont si bien servi ces mêmes inégalités scolaires. Une volonté sans doute de concilier réponse aux aspirations à la démocratisation de l’accès à la formation par des mesures progressistes et prise en compte du malaise enseignant en préconisant le retour à une organisation pédagogique plus traditionnelle.


[1] https://www.avenirencommun.fr/le-livret-education/

[2] voir l’article 2 de cette loi : « Le service public de l'éducation fait acquérir à tous les élèves le respect de l'égale dignité des êtres humains, de la liberté de conscience et de la laïcité. Par son organisation et ses méthodes, comme par la formation des maîtres qui y enseignent, il favorise la coopération entre les élèves».

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Après l’embargo sur le pétrole russe, l’Europe dans le brouillard
Annoncée depuis des mois, la guerre du pétrole contre la Russie est une réalité depuis lundi 5 décembre. L’Europe a engagé un embargo, les membres du G7 imposent un plafonnement du prix du baril à 60 dollars pour les pays tiers. Avec quelles conséquences ? Personne ne sait.
par Martine Orange
Journal
Devant la cour d’appel, Nicolas Sarkozy crie son innocence
Rejugé pour corruption, l’ancien chef de l’État s’en est pris à une enquête illicite selon lui, et a réaffirmé ne rien avoir commis d’illégal en utilisant la ligne téléphonique « Paul Bismuth ».
par Michel Deléan
Journal
Les enjeux d’un second procès à hauts risques pour l’ancien président
Nicolas Sarkozy, l’avocat Thierry Herzog et l’ex-magistrat Gilbert Azibert sont rejugés à partir de lundi devant la cour d’appel de Paris dans l’affaire de corruption dite « Paul Bismuth », et risquent la prison.
par Michel Deléan
Journal — Corruption
Pourquoi les politiques échappent (presque toujours) à l’incarcération
Plusieurs facteurs expliquent la relative mansuétude dont bénéficient les politiques aux prises avec la justice, qui ne sont que très rarement incarcérés, malgré les fortes peines de prison encourues dans les affaires de corruption.
par Michel Deléan

La sélection du Club

Billet de blog
Nationalisation d’EDF : un atout pour la France ?
Le jeudi 24 novembre, c’est dans un contexte bien particulier que le nouveau PDG d’EDF Luc Rémont prend ses fonctions. De lourds dossiers sont sur la table : renationalisation du groupe, relance du parc nucléaire et des renouvelables, négociation avec Bruxelles sur les règles du marché de l’électricité et gestion de la production avant les trois mois d’hiver.
par Bernard Drouère
Billet de blog
L'électricité est-elle un bien commun ?
[Rediffusion] L'électricité est-elle un bien commun, comme Yannick Jadot l'a fait récemment ? La formule produit un effet électoraliste garanti. Mais cette opération rhétorique est sans intérêt s’il s’agit, à partir de la fonction sociale actuelle de l’électricité, de faire apparaître dans le système énergétique des options qui méritent un positionnement politique.
par oskar
Billet de blog
Les coupures d'électricité non ciblées, ce sont les inégalités aggravées
Le gouvernement prévoit de possibles coupures d'électricité cet hiver : j'ai vraiment hâte de voir comment seront justifiées l'annulation de trains et la fermeture d'écoles pendant que les remontées mécaniques de Megève ou Courchevel continueront à fonctionner. Non ciblées sur les activités « non essentielles », ces coupures d'électricité pourraient aggraver les inégalités.
par Maxime Combes
Billet de blog
À Brioude, itinéraire d'une entreprise (presque) autonome en énergie
CN Industrie vit en grande partie grâce à l'électricité produit par ses panneaux solaires. Son modèle énergétique est un bon éclairage de ce que pourrait être un avenir largement éclairé par les énergies renouvelables. Rencontre avec son patron précurseur, Clément Neyrial.
par Frédéric Denhez