L’école d’après le confinement : une privatisation en marche ?

Une sortie du confinement reposant sur un mix de classe à l’école pour ceux qui en ont besoin et d’enseignement à la maison pour ceux qui font ce choix, semble être une solution de bon sens. Mais elle peut aussi préfigurer un nouveau dualisme scolaire, en lien avec les formes diverses de privatisation de l’éducation dans le monde.

Face aux réalités de la société, l’école est bien souvent à la peine : on le sait, notre pays se caractérise par la corrélation très forte entre les résultats scolaires de ses enfants et leur origine sociale.

Le Président de la République avait fait le choix, lors de sa campagne présidentielle en 2017, d’afficher le dédoublement des classes de CP et CE1 en éducation prioritaire comme marqueur de sa volonté de lutter résolument contre les inégalités scolaires d’origine sociale.

La crise provoquée par la pandémie et ses conséquences (confinement de la population et fermeture des écoles et établissements scolaires) ont conduit le Président de la République et le ministre de l’éducation nationale à insister sur la nécessité d’éviter le décrochage scolaire, notamment chez les élèves déjà fragilisés par leurs résultats solaires, et donc sur l’importance d’une réouverture des écoles à partir du 11 mai.

Mais cette réouverture, malgré tous les aménagements de progressivité imaginés, semble à certains prématurée d’un point de vue de sécurité sanitaire. Le Président de la République a trouvé la parade :  si l’on en croit Le Parisien[1], « La reprise se fera, dit l'Elysée, suivant « trois grands principes » : « un retour à l'école progressif, concerté, adapté aux réalités », avec sans doute une priorité donnée aux « plus jeunes » et aux « enfants les plus en difficulté ». Le tout, insiste la présidence, sur la base du « volontariat des parents » : « Il n'y aura pas d'obligation du retour à l'école. Il faudra de la souplesse », martèle-t-on ».

De cette façon, on pourrait donc concilier liberté des parents (refus possible d’envoyer leurs enfants à l’école, s’ils suivent l’enseignement à distance) et égalité des enfants devant les apprentissages, mise à mal par deux mois de confinement socialement et culturellement inégal.

Faut-il rappeler que ce qui est obligatoire, dans notre République, c’est l’instruction, et non l’école, et que des parents font le choix de ne pas envoyer leurs enfants à l’école ? L’affaire est-elle close pour autant ? Ce n’est pas sûr.

Il importe, pour l’éclairer de revenir sur les débats extrêmement vifs qui opposèrent, lors de la première Révolution française, les tenants de l’instruction publique de ceux de l’éducation publique. Pour les premiers, comme Condorcet, la liberté d’éduquer des parents devait être respectée, et l’école ne devait s’occuper que d’instruire ses élèves. Pour les seconds, comme Le Peletier de Saint-Fargeau, il faudrait «  décréter que, depuis l’âge de cinq ans jusqu’à douze pour les garçons, et jusqu’à onze pour les filles, tous les enfants sans distinction et sans exception seront élevés en commun, aux dépens de la République ; et que tous, sous la sainte loi de l’égalité, recevront mêmes vêtements, même nourriture, même instruction, mêmes soins ». Cette proposition radicale de 1793 permettrait assurément de résoudre la question de l’inégalité sociale et culturelle à l’école, les enfants de cinq à onze ou douze ans étant complètement pris en charge par la République. Mais elle ne fut jamais retenue, et l’on comprend pourquoi.

En quoi cela peut-il éclairer la situation actuelle ? On laisse, pour ce temps de pandémie, une  alternative de sortie de confinement : pour ceux qui en ont besoin, vraiment, l’école est préférable, et c’est pour eux qu’on l’ouvre prioritairement. Pour les autres, l’école à la maison convient. 

On pourrait se dire qu’il y a là un bon moyen de régler la question des effectifs incompatibles avec la distanciation sociale à préserver. Mais ce serait oublier que la ségrégation scolaire est aussi inscrite dans les territoires, et que, pour certaines écoles, ce sont tous les élèves ou presque qui ont besoin d’aller à l’école, alors que dans d’autres, une majorité peut poursuivre l’école à la maison. Ce serait oublier aussi que ceux qu'on appelle "décrocheurs" seront, notamment dans les collèges et les lycées, tentés de tirer parti de l'absence d'obligation de retour à l'école pour ne pas y revenir.

Quand on pense aux modèles possibles d’"école d’après", on peut voir là se préfigurer un régime scolaire nouveau, conforme à la marchandisation en cours de l’éducation. D’un côté, un service public d’éducation destiné aux publics socialement défavorisés, de l’autre un marché éducatif destiné à tous ceux qui socialement peuvent en avoir les moyens. Dans le dernier numéro de la Revue internationale d’éducation de Sèvres[2], Philippe Bongrand analyse les « Dilemmes et défis de l’État éducateur face au développement de l’instruction en famille en France [3]», mettant en lumière la manière dont l’Etat donne une dimension publique et médiatise une forme d’éducation qu’il n’est pas censé promouvoir. On peut se demander si la sortie du confinement, telle qu'elle est envisagée, par l’expérimentation d’un dualisme scolaire entre école en classe et école à la maison, ne creuse pas le même sillon. Ce n'est pas la première fois, en tout cas, qu'en éducation, liberté et égalité ne font pas bon ménage.

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[1] http://www.leparisien.fr/societe/coronavirus-le-retour-a-l-ecole-se-fera-sur-la-base-du-volontariat-23-04-2020-8304519.php

[2] https://journals.openedition.org/ries/8837

[3] https://doi.org/10.4000/ries.9206

 

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