Education aux médias et à l’information: «une matière à part entière»?

Demander que l’éducation aux médias et à l’information devienne « une matière à part entière », c’est poser de fait une question jusqu’ici taboue dans l’éducation nationale française : celle de ce qui est réellement enseigné aux élèves et de ce qu’ils ont vraiment acquis au terme de leurs années de formation scolaire.

Le numéro de mai 2021 de CFDT Magazine[1] consacre son dossier à « Réseaux sociaux et démocratie ». À cette occasion, il publie un entretien avec Divina Frau-Meigs, professeure en sciences de l’information et de la communication, sociologue des médias, qui affirme que « l’éducation aux médias doit devenir une matière à part entière ».

En effet, cette éducation aux médias et à l’information est présente au programme du cycle 4 (de la 5e à la 3e), mais n’est pas pour autant une « matière », puisque, comme l’indique ce programme, « tous les professeurs, dont les professeurs documentalistes, veillent collectivement à ce que les enseignements dispensés en cycle 4 assurent à chaque élève : - une première connaissance critique de l’environnement informationnel et documentaire du XXIe siècle ; - une maîtrise progressive de sa démarche d’information, de documentation ; - un accès à un usage sûr, légal et éthique des possibilités de publication et de diffusion ».

C’est sans doute un des paradoxes de l’enseignement français que ce qui relève de tous les professeurs ait moins de poids que ce qui relève d’un(e) d’entre eux. Et ce que Divina Frau-Meigs exprime en parlant de « matière à part entière », c’est que l’éducation aux médias et à l’information, soit officiellement présente de manière obligatoire à l’emploi du temps des élèves et prise en charge par un ou plusieurs enseignants dûment formés à cette fin, comme c’est le cas de l’éducation musicale ou l’éducation physique et sportive.

Elle n’a pas de peine, dans son entretien, à souligner  le contraste entre l’urgence démocratique à former à la culture numérique et à l’esprit critique tous les  jeunes et les moyens employés à le faire, « une goutte d’eau », affirme-t-elle, quelques projets emblématiques ne pouvant masquer l’insuffisance criante de la formation des élèves et de leurs enseignants dans ce domaine.

L’intervention ponctuelle d’un professionnel des médias auprès des élèves ne saurait constituer une éducation, inscrite sur le temps long, dès l’école élémentaire. Bref, « on reste à bricoler (…) l’éducation aux médias et à l’information reste ringarde ».

Ce réquisitoire a d’autant plus de poids qu’il est formulé par celle qui fut nommée directrice du CLEMI (centre pour l’éducation aux médias et à l’information après avoir été longtemps Centre de liaison de l’Ecole et des médias d’information) le 3 avril 2014 et démissionna de sa fonction le 10 novembre 2015, sans doute pour refuser de cautionner la perpétuation du « bricolage ».

L’approche de Divina Frau-Meigs a au moins le mérite de poser très clairement, à propos des médias et de l’information, une question fondamentale qui n’est jamais abordée de front dans notre pays : que convient-il aujourd’hui d’apprendre à nos élèves ?

Il semblerait qu’on ait fermé le ban après avoir constitué une liste de « matières d’enseignement », et que tout ce qui se situe en dehors de cette liste en soit réduit à faire de la figuration à l’école, dans le cadre des multiples « éducations à.. ».

Les éducations musicale et physique et sportive sont dans la liste des matières, comme l’éducation morale et civique, qui n’a pas de professeur attitré et dont l’enseignement effectif est donc moins solidement garanti que pour les deux autres. Les autres éducations dépendent donc de la bonne volonté d’enseignants qui veulent bien s’y impliquer, et donc la formation des élèves dans ces domaines est parfaitement aléatoire.

Le temps ne serait-il pas venu de s’interroger sur les matières enseignées à tous les niveaux de la scolarité, sur la présence des unes et l’absence des autres ?

S’il y a par exemple, urgence démocratique à faire acquérir à tous les enfants et jeunes de France une culture des médias numériques et de l’information, comment se satisfaire de l’état présent de la situation ?

Il est heureux que la question soit posée par le Collectif d’interpellation du curriculum (CICUR) qui ne se résout pas à un silence complaisant sur le désordre régnant dans les savoirs scolaires.

Pour lancer un débat démocratique sur cette question fondamentale, on pourra lire, à titre d’exemple, des pistes de réflexion sur les disciplines[2], les disciplines absentes[3], le numérique éducatif[4], les ressources pour le curriculum[5].

L’éducation aux médias et à l’information est à n’en pas douter une question vive.

Mais pour y répondre autrement que par du bricolage, il faut réexaminer fondamentalement le curriculum réel des élèves français, en se demandant ce qu’on veut qu’ils sachent à l’issue de quinze ans de formation obligatoire. L’excellent texte de référence, le socle commun de connaissances, de compétences et de culture[6], n’a en effet pas permis, depuis 2013, de dépasser une organisation binaire entre disciplines instituées et « éducations à… » qui sclérose fortement notre enseignement scolaire.

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[1] https://www.cfdt.fr/portail/outils/nos-publications/cfdt-magazine/cfdt-magazine-rec_66864

[2] https://curriculum.hypotheses.org/121

[3] https://curriculum.hypotheses.org/155

[4] https://curriculum.hypotheses.org/222

[5] https://curriculum.hypotheses.org/98

[6] https://www.education.gouv.fr/le-socle-commun-de-connaissances-de-competences-et-de-culture-12512

 

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