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Billet de blog 23 août 2018

Restauration scolaire : «service annexe» mais enjeu majeur ?

Coup de projecteur sur la restauration scolaire : en effet, loin d’être seulement le « service annexe d’hébergement » défini par le code de l’éducation, la restauration scolaire est un enjeu capital pour la réussite de tous.

Jean-Pierre Veran
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Il suffit de se rendre au restaurant scolaire d’un collège REP+ pour constater que l’on n’y compte au mieux que 10% d’élèves demi-pensionnaires. Il ne faudrait pas en conclure qu’on pourrait aisément s’y passer du « service annexe d’hébergement » dont le code de l’éducation indique qu’il « accueille, dans le cadre de l'établissement, des élèves internes ou demi-pensionnaires[1] ».

En effet, toutes les études récemment publiées font apparaître une réalité incontestable : les comportements alimentaires sont très liés aux conditions sociales. Il n’y a pas d’égalité en alimentation, et les cas de malnutrition, de diabète et d’obésité touchent davantage les plus modestes.

Voyons par exemple l’étude INCA 3 intitulée L’évolution des habitudes et modes de consommation de nouveaux enjeux en matière de sécurité sanitaire et de nutrition[2]publiée en 2017 par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES). On y lit notamment que « l’étude INCA 3 met en évidence des disparités importantes de comportements au sein de la population, notamment en fonction du sexe, de l’âge et du niveau socio-économique ». Par exemple que «  les individus ayant un niveau d’étude supérieur ou égal à bac+4 consomment davantage de fruits et deux fois moins de boissons rafraîchissantes sans alcool que ceux ayant un niveau d’étude primaire ou collège ». On ne s’étonnera donc pas que l’étude constate que la proportion d’enfants en surpoids ou obèses soit passée de 15,8 à 19,7% en dix ans, et que cette proportion atteigne « 35% dans les foyers avec moins de 9900 euros annuels par unité de consommation ».

Voyons aussi le rapport du Haut conseil de la famille de l’enfance et de l’âge consacré à la lutte contre la pauvreté des familles et des enfants[3], rapport adopté le 5 juin dernier. Il souligne « l’importance du taux de pauvreté des enfants, près de 20%, nettement supérieur à celui de l’ensemble de la population, de l’ordre de 14% » et que « les conséquences en sont particulièrement inquiétantes pour les enfants, se traduisant notamment en matière de santé et de réussite scolaire, risquant de les entrainer à terme dans un cycle de reproduction de la pauvreté». Parmi les 6 sujets retenus, « la question des cantines scolaires » figure en bonne place : « il n’y a rien de pire pour un enfant que de passer sa journée le ventre vide, et le fait de pouvoir bénéficier d’un repas complet et équilibré le midi est une des conditions nécessaires pour pouvoir bénéficier des apprentissages que propose l’école ».  Le rapport fait un ensemble de propositions en la matière, se prononçant clairement pour « un droit à la cantine pour tous les enfants ».

L’enjeu de la restauration scolaire est donc clair.  Permettre à tous les enfants, quel que soit leur milieu social, de bénéficier d’un repas équilibré quatre jours par semaine serait un moyen d’atténuer les inégalités alimentaires, qui pèsent sur la santé et la réussite scolaire des élèves.

Or, comme le soulignait déjà le rapport de Jean-Paul Delahaye, Grande pauvreté et réussite scolaire : le choix de la solidarité pour la réussite de tous, publié en mai 2015, « tous les élèves qui le devraient ne prennent pas leur repas à la restauration scolaire de leur école ou établissement. Une assistante sociale en donne une des raisons, s’agissant des familles aux revenus très faibles : « le montant le plus élevé de la bourse (357 €/an) ne permet pas de couvrir en totalité les frais de demi-pension (418 €/an)[4] ».

Son  rapport cite en exemple les politiques conduites par certaines collectivités et établissements pour améliorer cette situation. Mais, alors qu’on attend pour le 15 septembre la présentation d’un plan pauvreté gouvernemental -projet de loi sur la « stratégie de lutte contre la pauvreté des enfants et des jeunes »[5] -, on sera particulièrement attentif aux décisions qui permettront « faire en sorte que la restauration scolaire devienne un droit pour tous, sans aucune condition restrictive », comme le préconisait en mai 2015 le rapport de l’inspection générale Grande pauvreté et réussite scolaire : le choix de la solidarité pour la réussite de tous.

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[1]https://www.legifrance.gouv.fr/affichCode.do?idSectionTA=LEGISCTA000018380268&cidTexte=LEGITEXT000006071191&dateTexte=20090630

[2]https://www.anses.fr/fr/content/inca-3-evolution-des-habitudes-et-modes-de-consommation-de-nouveaux-enjeux-en-matière-de

[3]http://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/hcfea-note_synthese_-_pauvrete_et_familles_-5_juin.pdf

[4]http://www.education.gouv.fr/cid88768/grande-pauvrete-et-reussite-scolaire-le-choix-de-la-solidarite-pour-la-reussite-de-tous.html

[5]http://solidarites-sante.gouv.fr/affaires-sociales/lutte-contre-l-exclusion/strategie-pauvrete/

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