« Exception consolante » : la fidélité d’un transfuge

L’itinéraire d’ « un grain de pauvre dans la machine » scolaire, retracé par Jean-Paul Delahaye dans son récit, Exception consolante, constitue une radiographie de notre système scolaire toujours inégalitaire, que ce soit dans les années soixante du dernier siècle ou les années vingt de celui-ci.

Que pourrait-on écrire de plus qu’Ernaux, Eribon ou Louis, sur ce qu’est la traversée des frontières sociales et des plafonds de verre par les transfuges sociaux ?

Ces auteurs sont effectivement tous cités dans le récit de Jean-Paul Delahaye, Exception consolante Un Grain de pauvre dans la machine[1] : Le voyage à Reims d’Eribon dès la page 17, Qui a tué ma mère ? de Louis en page 35, et Les années d’Ernaux  en page 182, même si on a pensé à elle dès l’évocation du café-épicerie de Londinières tenu par la mère de l’auteur.

Pourtant, le témoignage de Jean-Paul Delahaye n’est pas qu’un témoignage de plus. Dans ce qui peut être lu comme une longue lettre à sa mère, morte prématurément en 1981, s’éclairent mutuellement les souvenirs de l’enfance, de l’adolescence et d’entrée dans l’âge adulte (entre les années cinquante et soixante-dix du siècle dernier) et les réalités observées en 2015 par l’inspecteur général de l’Education nationale lors de son enquête approfondie préparatoire au rapport sur Grande pauvreté et réussite scolaire.

Il s’agit bien plus que d’un effet de miroir : la réalité collective analysée en 2015 et la réalité vécue quarante ans plus tôt se répondent et conduisent le lecteur à observer que la société française et son École sont toujours aussi injustes, peut-être plus encore qu’elles ne le furent.

Pour tous ceux qui s’interrogent sur les inégalités scolaires, ce récit fourmille d’exemples qui montrent combien, aujourd’hui comme hier, les savoirs scolaires, la culture générale sont inégalement distribués aux enfants.

« L’objectif officiellement proclamé de l’école primaire aujourd’hui est “lire, écrire, compter, respecter autrui”. Cela ne gêne nullement les enfants des classes favorisées qui peuvent aller visiter des expositions, prendre des leçons de piano ou de violon au conservatoire, aller au cours de tennis ou au poney club le mercredi ou le samedi matin, puisqu’il n’y a plus d’école aujourd’hui . Qui s’en soucie ?  Après, on dira des catégories sociales populaires que ce sont des catégories sociales défavorisées. Oui, défavorisées, mais par qui donc ? Être défavorisé est un statut qui ne tombe pas du ciel, c’est la conséquence d’une maltraitance ».

Le lecteur réévaluera  alors ce que le débat sur la durée de la semaine d’école (quatre jours ou quatre jours et demi) recelait de mépris pour l’apprentissage des enfants de milieu populaire.

Jean-Paul Delahaye fait un sort à la méritocratie républicaine : « Comment peuvent-ils parler de "mérite" quand ils parlent de leur réussite à l'école et dans les concours ? L'élitisme soi-disant républicain dont ils nous rebattent les oreilles n'est en réalité qu'un élitisme social. Quel "mérite" y a-t-il à naître dans une famille qui a les moyens, financiers et intellectuels, de faire vivre ses enfants dans un milieu de longue tradition scolaire et universitaire où il y a des livres, où l'on va au spectacle, où l'on va au conservatoire, où l'on va en vacances en France ou à l'étranger, où l'on connaît les codes de l'institution scolaire ?

Encore une fois, qu'a donc de républicain ce "mérite" qui a essentiellement des origines sociales ? (...) Quand je suis arrivé au lycée d’Abbeville, je me suis très vite aperçu de la connivence de fait entre les enseignants et certains élèves. Ils avaient les mêmes codes. Quand ils évoquaient un auteur, un ouvrage, une pièce de théâtre, un film, ils se comprenaient. Ils étaient du même monde. Pas moi, pas encore. (...) Au lycée, je mesurais vraiment mes manques, mes gouffres.

Comment parler dans ces conditions "d'égalité des chances "? Comme si la scolarité pouvait se jouer sur un coup de dés. Ceux qui parlent ainsi savent en réalité pertinemment que c'est à l'égalité des droits qu'il faudrait travailler (...)  L'absence de culture générale était pour moi et est encore pour les élèves des milieux populaires une vraie humiliation. Et bien sûr, on n'annule pas cette humiliation des pauvres en diminuant les exigences de culture générale à leur transmettre. Je sais depuis toujours qu'une école qui. s'adresse aux pauvres ne doit pas être appauvrie dans ses ambitions ».

En portant cette exigence de culture pour tous les enfants grâce à l’École, Jean-Paul Delahaye apporte, par son récit, un éclairage personnel sur la question curriculaire[2]. Il remet à leur juste place certaines mythologies comme celle de l’Ecole de la Troisième République réputée mettre tous les enfants sur les mêmes bancs quand, en réalité, « c’était l’école primaire pour les enfants du peuple seulement, les autres étaient ailleurs », dans les « petites classes » de primaire dans les lycées.

Il montre la manière dont il s’approprie peu à peu les codes scolaires, et notamment ceux de la composition française : à la fin de la classe de 3e, « j’étais devenu davantage “connivent”, comme disent aujourd’hui les sociologues. C’est comme ça que j’ai eu une très bonne note en composition française en écrivant ce que les correcteurs attendaient. Je leur ai donné des “bûches qui crépitaient dans l’âtre”, des “ruisseaux qui serpentaient dans les collines”, ou bien “des fleurs qui perçaient sous la neige”. Manifestement, ces phrases scolaires et convenues ont dû leur plaire ».

Mais cet apprentissage est passé par les multiples tortures quand il fallait, en français, « raconter ses vacances », « décrire sa maison », ou, tout simplement, pour chaque professeur, remplir sa fiche personnelle de renseignements en début d’année.

On retiendra aussi de cette lecture la scène d’ouverture, lorsque le conseiller spécial du ministre de l’éducation nationale qu’il devient en 2012, se rend avec le ministre et son cabinet, pour leur première réunion au ministère ; il  est précédé dans cette marche par la présence de sa mère, à lui seul visible, et c’est elle qui inspire sa première prise de parole pour poser deux questions et y répondre : pourquoi  et pour qui sommes-nous là ?

« Nous sommes le pays dans lequel l’origine sociale pèse le plus sur les destins scolaires. Triste spécialité française. Ne cherchons pas d’autres raisons à notre présence ce matin. C’est la seule (…) D’autres, parce que cela va très bien pour leurs enfants estiment, par simple égoïsme de classe, qu’ils n’ont pas besoin que l’école se transforme. Et ils feront tout pour que cela ne change pas (…) Nous aurons donc à construire un rapport de forces favorable à la réussite de tous car le fonctionnement élitiste et inégalitaire de notre école ne nuit pas à tout le monde ».

Il y a, dans la fidélité de Jean-Paul Delahaye à sa mère, dont le sacrifice a permis son accès à l’internat et à la réussite à l’École normale, et à tous les siens, dans la constance de son engagement pour  la réussite des élèves issus des milieux populaires, dans sa volonté de nommer la pauvreté par son nom, le témoignage que, s’il est devenu « caméléon social », numéro deux du ministère de l’Éducation nationale, il n’a jamais trahi, même si, parfois, il a caché au regard impitoyable des « serviettes » sa condition de « torchon ».

Cette fidélité aussi à la langue picarde, au langage populaire contribue à donner à son récit sa justesse de ton. L’ « exception consolante » que constitue son parcours ne l’a jamais consolé de l’injustice subie à l’École comme dans la société par les enfants des milieux populaires.

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[1] Jean-Paul Delahaye, Exception consolante, un grain de pauvre dans la machine, Editions de la librairie du Labyrinthe, 2021 ; Ferdinand Buisson, directeur de l'enseignement primaire de Jules Ferry, caractérisait les élèves boursiers de la Troisième République qui réussissaient à se faufiler parmi les les enfants de bourgeois des lycées, d'"exceptions consolantes, propres à faire oublier l'injustice foncière qui reste la règle générale"

[2] Voir le blog du Collectif d’interpellation du curriculum (CICUR) : https://curriculum.hypotheses.org/

 

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